Le 10 mars, la mission suédoise ralliait le Condor et deux jours après Punta-Arenas.
CHAPITRE IV
La côte Ouest de la Patagonie.
L'extrémité méridionale de l'Amérique présente deux aspects complètement différents. Vers l'Est, derrière une côte uniforme et inhospitalière, s'étalent d'immenses plaines, les fameuses Pampas, tandis que, à l'Ouest, le puissant relief de la Cordillère des Andes se dresse, rongé et déchiqueté par la mer en un inextricable réseau de fjords et d'archipels. Du côté de l'Argentine, c'est un morne désert, toujours pareil. Passez le détroit de Magellan: de l'autre côté, vous trouvez un second désert, mais celui-ci dominé par une variété d'horizons montagneux, souvent absolument extraordinaires.
De retour à Punta-Arenas, M. Nordenskjöld partit visiter une des régions les plus curieuses des Andes de Patagonie. Cette puissante chaîne se compose de deux crêtes longitudinales, séparées par de profondes dépressions ouvertes également dans la direction du méridien, et morcelées par des vallées de fracture orientées perpendiculairement à l'axe du relief. Occupées dans le Nord par des vallées, ces dépressions sont, à l'extrémité du continent, remplies par le Pacifique. Entre d'admirables crêtes, l'Océan s'insinue par d'étroits goulets au milieu des terres et vient remplir les cavités taillées au milieu des montagnes. Tel le fameux fjord de l'Ultima Esperanza; ce bras de mer coupe, dans toute son épaisseur, la Cordillère des Andes et vient se terminer au bord occidental de la pampa patagone. L'Ultima Esperanza est uni à l'Océan par un canal extrêmement étroit, le Kerke Narrows, qui d'un bord à l'autre ne mesure pas plus de cent mètres de large. Comme dans les fjords norvégiens, les remous de la marée déterminent dans ce passage un courant de foudre contre lequel les vapeurs les plus puissants ne peuvent lutter.
HUTTE ET PIROGUE D'INDIENS DES CANAUX
Sur les bords de cette baie, Nordenskjöld fit une récolte très intéressante. Quelque temps avant son arrivée, à quelques kilomètres du rivage, des membres Argentins de la Commission de délimitation avaient découvert une grotte et y avaient trouvé des fragments d'une peau d'animal très épaisse ainsi qu'un squelette humain. Dans cette caverne, longue d'environ 200 mètres, haute de 30 et large de 50, des fouilles livrèrent au voyageur suédois plusieurs morceaux de peau et une touffe de poils. Rapportés en Suède, ces échantillons furent reconnus par des naturalistes, comme appartenant à un tardigrade gigantesque, aujourd'hui éteint, le Neomylodon Listai, qui aurait été contemporain de l'homme. Depuis, des recherches paléontologiques, entreprises dans cette localité, ont étendu les découvertes d'Otto Nordenskjöld. Le cousin de notre voyageur, M. Erland Nordenskiöld, le fils du célèbre explorateur mort récemment, visita, en 1899, les bords de l'Ultima Esperanza et y fit d'importantes trouvailles. Outre la caverne d'Eberhardt où furent mis à jour les vestiges du soi-disant Neomylodon existent, sur les bords de ce goulet, plusieurs grottes, notamment celle du Glossotherium et celle des Indiens. D'après le jeune savant suédois, les fragments de peau, découverts à l'Ultima Esperanza, appartiennent au Glossotherium Darwinii, lequel ne serait autre que le Neomylodon Listai d'Ameghino[2].
[2] E. Nordenskiöld, Iaktaggelser och fynd i grottor vid Ultima Esperanza i Sydveska Patagonien, in K. Svenska Vetenskaps Akademiens Handlingar. XXXIII, no 3. Stockholm 1900.
Les indigènes disséminés sur l'archipel qui précède à l'Ouest le détroit de Magellan sont toujours à l'affût du passage des grands paquebots. Dès qu'ils aperçoivent un transatlantique, immédiatement hommes, femmes et enfants se précipitent dans leurs canots et font force de rames pour couper la route au vapeur. Afin de donner pendant quelques instants à leurs passagers le spectacle de ces primitifs, les capitaines ont l'habitude de stopper. Aussitôt toute la bande grimpe à bord, et, pour prix de sa venue, reçoit du tabac, des allumettes et des défroques de toute espèce. Le petit vapeur sur lequel Nordenskjöld avait pris passage n'avait guère l'allure rapide des longs courriers. Aussi bien, à chaque détour du fjord des escadrilles de canots guettaient son passage.