A mesure que les voyageurs avancent, les difficultés augmentent. Les voici maintenant devant une cascade. Impossible de faire passer le canot par dessus cet obstacle. Dans ces conditions, Nordenskjöld doit se diriger à pied vers la Cordillère comprise entre le Fagnano et le canal du Beagle, une région absolument inconnue.

«Nous prenons nos instruments, quelques vêtements pour nous protéger du froid des nuits, et des vivres pour quatre jours, après cela en route, écrit Nordenskjöld. La chaleur est forte et non sans peine nous nous frayons un passage à travers la forêt vierge. Seulement à quelques centaines de mètres au-dessus de la rivière, la végétation devient moins touffue... bientôt il n'y a plus que des broussailles. Plus on s'élève, plus naturellement elles deviennent rabougries; à l'altitude de 500 mètres, ce ne sont que des souches rampant sur le sol, dont les branches ne s'élèvent pas à plus d'un pouce au-dessus de terre.

«Plus haut encore, cette humble végétation ligneuse disparaît; c'est la zone des plantes alpines, des graminées et des mousses; plus haut encore, il n'y a plus qu'un monde de rochers nus, crevassés, se délitant en arène que les torrents glaciaires entraînent, en laissant le sol couvert de monceaux de cailloux roulés. A l'altitude de 7 à 800 mètres, se montrent les premières plaques de neige persistantes. Finalement nous atteignons une crête dominée en arrière par une autre crête dont nous sommes séparés par un vallon.

«Nous dégringolons au fond du ravin, puis remontons sur l'arête. Là, nouvelle déception; une troisième crête encore plus haute s'élève devant nous. Nous la gravissons, et par derrière, nous découvrons une vallée très profonde au milieu de laquelle serpente une grande rivière, le rio Bedbeber, affluent du lac Fagnano.

«A nos pieds s'ouvre une quebrada (Kesselthal), tapissée par des plaques de neige. De ces névés sort un affluent du rio Bedbeber. Ce dernier cours d'eau est alimenté par les glaciers d'une chaîne située en arrière, probablement le principal relief de cette portion des Andes. Au Sud-Ouest, apparaissent de très hautes montagnes, toutes couvertes de glaces, le massif de Darwin, le plus élevé de la Terre de Feu.»

Le phénomène glaciaire revêt ici une très grande puissance. Nulle part ailleurs dans le monde, les glaciers n'atteignent le niveau de la mer à une latitude aussi voisine de l'Equateur. Sur la côte du Chili, par 46° de latitude Sud, le front d'un grand courant de glace est baigné par l'Océan, alors que, sous le même parallèle, à la Nouvelle-Zélande, les glaciers s'arrêtent à une certaine hauteur au-dessus de la mer. Dans l'hémisphère boréal, il faut avancer sur la côte Ouest de l'Amérique jusqu'au 57° de latitude Nord et jusqu'à la pointe méridionale du Grönland (60° de latitude Nord) pour trouver des glaciers trempant leur pied dans l'Océan[1].

[1] Le Jökulfsjeld, en Laponie, indiqué dans tous les manuels de géographie comme atteignant le niveau de la mer, ne descend pas aussi bas; mais, par suite de sa situation au-dessus d'une falaise dominant à pic un fjord, il donne naissance à des éboulements de glace qui tombent à la surface du fjord et le parsèment d'icebergs en miniature.

Le versant méridional du massif de Darwin est le siège d'une glaciation très intense, donnant naissance à une série de puissants glaciers plus ou moins indépendants. Tel celui de Yendegaya et celui des Avalanches; ce dernier produit des glaces flottantes et atteint une longueur de 10 à 12 kilomètres. Sur le versant Sud-Est du mont Darwin existe également un énorme massif glaciaire, en face de la pointe Est de l'île Gardar; il en descend un large courant qui se termine à un kilomètre de la mer par une falaise haute de cinquante mètres environ. Ce glacier était précédé, en 1896, d'une haute moraine couverte de végétation forestière. Mais c'est dans la presqu'île Cloué (île d'Host) que la glaciation paraît atteindre son maximum d'intensité. Le glacier Fouqué, originaire de ce massif, forme, au niveau de la mer, une falaise large de 200 mètres et haute de 50. Dans cette région, des «glaciers morts», c'est-à-dire recouverts d'un épais manteau de débris morainiques, sont fréquents à l'altitude de 800 à 1 000 mètres, mais n'atteignent point de très grandes dimensions.

Après cette digression, revenons au récit. Nous avons laissé Nordenskjöld et son compagnon perchés sur une crête au-dessus du rio Bedbeber. Dans la pensée de pousser plus loin leurs investigations, ils prennent le parti de descendre dans cette dépression, mais, tandis qu'ils dévalent, la nuit survient. Point de tente; on installe le bivouac derrière une murette en pierres sèches, mais voici que, tout à coup, s'abattent sur eux des rafales de neige fondante. Impossible d'allumer le moindre feu; toute la nuit il faut recevoir l'averse glacée, et, le matin, lorsqu'elle cesse, c'est un brouillard froid et pénétrant. Les malheureux voyageurs sont transpercés et pas la moindre rechange! Dans l'après-midi seulement, ils peuvent atteindre le bas de la vallée. Le compagnon de Nordenskjöld était un Argentin habitué aux longues chevauchées à travers la pampa; à cheval il ne redoutait aucune fatigue, mais il avait suffi de ces quelques jours de marche en montagne pour le mettre à bas. Dans ces conditions, Nordenskjöld s'aventura seul sur les montagnes. Dans ce monde désert où le chasseur n'avait jamais paru, à la vue du voyageur les guanaques arrivaient sans défiance en troupes nombreuses et le suivaient sur les talons. Une impression de Paradis terrestre!

Après une journée de pénible escalade, Nordenskjöld atteignit une haute crête; là une nouvelle déception l'attendait. De l'autre côté s'ouvrait une vallée presque aussi profonde que celle du rio Bedbeber, et dans aucune direction le canal du Beagle, qui, cependant, ne devait pas être éloigné, n'apparaissait. Ces efforts ne furent heureusement pas perdus; de cette pénible expédition le voyageur rapporta la carte de la région parcourue, notamment du col conduisant à la baie de Lapataya.