OUCHOUAYA, LA VILLE LA PLUS MÉRIDIONALE DU MONDE

Le 4 mai, Nordenskjöld arriva enfin à Ouchouaya. Cette localité est située au milieu d'un magnifique paysage, entre une baie profonde et le pied du mont Martial (1 100 m.). Au fond du cadre apparaît le mont Olivaya, une cime pointue, inaccessible; vers le Sud-Ouest le cadre est fermé par le profil dentelé de l'île Host et par la masse moins tourmentée de l'île Navarin.

Ouchouaya est la ville la plus méridionale du monde, comme Hammerfest en Norvège est la ville la plus septentrionale. Plus loin, vers le Sud, on trouve bien encore quelques lieux habités, mais ce sont de simples établissements de colons isolés. La localité la plus méridionale occupée par des blancs est la mission de Lapataya, à cinquante kilomètres au Nord du cap Horn.

La capitale de l'extrême Sud n'est qu'un amas irrégulier de baraques. Les plus belles sont la maison du Gouvernement, une grande case peinte en rouge, flanquée de longues ailes, et l'habitation du gouverneur, une cassine blanche, n'ayant qu'un rez-de-chaussée, d'assez piètre apparence, mais dont l'aménagement offre un confort et un luxe absolument extraordinaires à une telle latitude. Toutes les autres maisons sont des baraques en bois, recouvertes de feuilles de zinc, quelques-unes précédées de jardinets soigneusement enclos. Une maisonnette toute basse est l'école. Pour le moment elle est vide; un instituteur a bien été nommé à ce poste depuis quelques années; mais, n'estimant pas la population scolaire assez nombreuse pour ses talents, il préfère demeurer à Buenos-Aires. Actuellement cet établissement d'instruction publique est transformé en hôtel. Un jeune architecte anglais, chargé de l'édification des bâtiments gouvernementaux, y avait déjà élu domicile, et l'expédition suédoise y reçut l'hospitalité. Mais ce n'était qu'un toit sur la tête, car la baraque était absolument dépourvue de tout meuble. Nordenskjöld et ses compagnons se transformèrent alors en ébénistes et fabriquèrent tant bien que mal un mobilier primitif: un petit poële trouvé après bien des recherches compléta l'installation. La nécessité d'un bon feu commençait à se faire sentir. La température s'abaissait parfois à cinq ou six degrés sous zéro.

LE PALAIS DU GOUVERNEUR À OUCHOUAYA

La population d'Ouchouaya comprend des employés du gouvernement et des commerçants. A la tête des premiers se trouve le gouverneur, un aimable et intelligent officier, chargé de l'administration et de la surveillance de tout le territoire argentin de la Terre de Feu. Cette localité perdue, étant un lieu de déportation, avait une assez nombreuse police; cependant, l'ordre n'y régnait pas toujours. Les commerçants étaient beaucoup moins nombreux que les employés. Plusieurs avaient fait de fort bonnes affaires, il y a quelques années, lors de la fièvre de l'or, en échangeant des denrées contre des pépites. Aujourd'hui la plupart de ces négociants s'occupent de la vente des spiritueux et possèdent un café avec un billard où chaque soir s'assemble toute la population. Ces réunions sont les seules distractions des habitants. Mais le grand événement dans la vie des indigènes d'Ouchouaya est l'arrivée du paquebot. Tous les mois il apporte de Buenos-Aires des nouvelles du monde extérieur et des approvisionnements. Sans ce ravitaillement on serait exposé à mourir de faim.

Dans ces pays perdus, les divertissements constituent pour les habitants un véritable besoin; aussi la fête nationale, l'anniversaire de la Déclaration de l'Indépendance, fut-elle célébrée avec cet entrain caractéristique des gens qui n'ont pas souvent l'occasion de s'amuser. Toute la ville était pavoisée; chaque maison, même la plus humble, était un arc-en-ciel de drapeaux. Dans la matinée, les gymnastes du pays grimpèrent à un mât de cocagne; après quoi eurent lieu des régates à la voile et à l'aviron auxquelles prit part toute la population. Des Indiens de la tribu des Yaghans étaient venus en assez grand nombre assister à la fête; eux aussi se mêlèrent aux joûtes et plus d'un en sortit vainqueur, rapportant un bibelot qui, à ses yeux, avait la valeur d'un trésor. Dans l'après-midi, un feu d'artifice fut tiré, puis, une fois la dernière fusée lancée, toute la «société» d'Ouchouaya se rendit à un dîner de gala chez le gouverneur. Le soir, une troupe d'Indiens donna le spectacle d'une danse guerrière. Pour la circonstance, les indigènes avaient revêtu le costume que portaient leurs ancêtres dans les combats: une peau de guanaco sur le corps, sur la tête une couronne de plumes blanches, sur le visage, sur la poitrine et sur les bras, un tatouage rouge, noir et blanc. Aux accents d'un chant monotone, les guerriers avancent en une longue file serrée, tour à tour bondissant en avant, puis s'accroupissant brusquement. Soudain, après divers mouvements, tous se laissent tomber en même temps en se touchant, dessinant sur le sol comme un immense serpent hérissé de poils. Peu à peu, les danseurs s'animèrent et les chants devinrent plus bruyants, les hommes se mirent à pousser des cris stridents, à sauter les uns sur les autres, à se frapper pour imiter la lutte sur le champ de bataille. La danse ne prit fin que lorsque les Indiens tombèrent épuisés.

Nordenskjöld employa son séjour à Ouchouaya à explorer les environs de cette station et à en dresser la carte. Il visita ainsi la vallée de Lapataya, mais l'épaisse nappe de neige qui recouvrait le sol l'empêcha de pénétrer au loin dans l'intérieur des terres. Une autre fois, notre voyageur entreprit de gagner le lac Fagnano à travers les montagnes. Les habitants manifestant la plus vive répugnance pour les ascensions, il dut se mettre en route seul. Toujours la forêt vierge. Sur les premières pentes, elle est pénétrable, surtout à cette époque-ci de l'année—en hiver—mais, plus haut, des buissons de Berberis s'élèvent à quatre ou cinq mètres, formant une épaisse muraille, et non sans dommage le voyageur parvient à se frayer une route. Après avoir cheminé péniblement pendant plusieurs heures, Nordenskjöld atteint enfin un mamelon d'où la vue s'étend par-dessus la forêt. Hélas, tout l'effort qu'il a fait est en partie inutile; pour atteindre la cime qu'il a choisie comme objectif, il doit redescendre dans la vallée du rio Grande ouverte à ses pieds. Malgré son nom ambitieux, ce rio n'est qu'un torrent, mais il est large, rapide et roule des glaçons. Le passage à gué est un bain de pieds un peu frais.

Le rio Grande franchi, recommence l'exercice en forêt. Après cela, voici une grande vallée, plate, marécageuse, parsemée de flaques d'eau stagnantes. Sur ce terrain la marche n'est guère agréable; la bourbe n'est gelée qu'à la surface; sous la moindre pression, la couche solide s'effondre et vous enfoncez dans la boue. Après tout on avance encore plus vite qu'au milieu de la forêt vierge, et six heures de marche amènent le voyageur au pied de la montagne qu'il se propose de gravir.