LE LAC FAGNANO

«Sur ces entrefaites, rapporte notre auteur, le ciel se couvre; autour des cimes s'accrochent des nuages épais. Quoique le mauvais temps menace, il serait absurde de battre en retraite; une saute de vent peut mettre en déroute toutes ces nuées. Donc je poursuis l'ascension; dans le bas, toujours la forêt vierge et ses enchevêtrements inextricables. A mesure que je m'élève, elle s'éclaircit... Enfin, me voici à la limite supérieure des bois; sur le sol gelé et parsemé de plaques de neige, il n'y a plus que des touffes de hêtre antarctique, si serrées et si épaisses que l'on peut marcher dessus sans y enfoncer. A leur tour, elles disparaissent également, découvrant une roche nue, enduite d'une nappe de verglas dissimulée sous une neige perfide. Sur cette surface lisse et glissante, impossible de se tenir debout; pour avancer, je dois ramper. Et il ne fait pas précisément chaud, la température baisse rapidement et la tempête acquiert une force de plus en plus grande. J'arrive sur l'arête, à l'altitude de 1 100 mètres.

«Sur l'autre versant, la crête tombe à pic, mais jusqu'à quelle profondeur, impossible de le discerner à travers la nappe montante des nuages.

«... Le vent fait rage et menace de me culbuter. J'attends une éclaircie, abrité au milieu d'un monceau de neige, derrière un rocher. Soudain, une trouée se fait dans la nuée, découvrant, pendant quelques instants, un panorama superbe, comme une apparition fantastique; après quoi, la grisaille remonte plus dense et plus obscure. Le gouffre qui s'ouvre à mes pieds est formé par la vallée de l'Olivaya, toute brune de tourbes; au milieu, la large rivière se tortille en méandres capricieux, qui reviennent les uns sur les autres et semblent s'entremêler. Dans toutes les directions scintillent des bouts de rivières; une vallée absolument extraordinaire, elle renferme plus d'eau que de terre. De tous côtés, j'aperçois des crêtes chargées de neiges et de glaciers.

«La crête que j'ai atteinte se rattache au massif central et, par cette voie, il serait possible d'arriver très aisément en vue du lac Fagnano. Mais allez donc vous engager, seul, dans ces montagnes inconnues, au milieu d'une brume épaisse! La retraite était donc nécessaire. En toute hâte, je dégringolai jusqu'à la lisière supérieure de la forêt, et là, pendant quinze heures, je demeurai dans une position qui n'avait rien d'agréable. Il faisait froid, de temps à autre s'abattaient des bourrasques de neige, et je n'avais même pas la ressource de pouvoir allumer un brasier. Des prisonniers Indiens, qui s'étaient échappés d'Ouchouaya quelques jours auparavant, erraient dans les bois. S'ils apercevaient un brasier, bien certainement ils se dirigeraient de ce côté et me feraient peut-être un mauvais parti. Enfin, après de longues heures autour d'un feu fumeux, le jour parut hâve et livide, un ciel brumeux d'hiver. Le brouillard enveloppait toujours les montagnes. Dans ces conditions, je n'avais plus qu'à redescendre vers la capitale de la Terre de Feu. Je demeurai encore quelque temps à Ouchouaya, et ne revins à Punta-Arenas qu'au milieu de juin.»

CHAPITRE VI

Les indigènes de la Terre de Feu.—Les Onas.—Leur caractère farouche.—Vêtements et parures.—Genre de vie.—Facilité d'adaptation.—L'invasion de la Terre de Feu.—Mauvais traitements infligés aux indigènes.—L'œuvre des missions.

Les voyageurs divisent généralement les Indiens de la Terre de Feu en trois peuplades. D'après M. Otto Nordenskjöld, cette classification peut être réduite à deux membres: les Yaghans et les Alakaloufs d'un côté, les Onas de l'autre. Les premiers, s'ils parlent des langues différentes, présentent de très grandes ressemblances anthropologiques et mènent le même genre de vie. Se nourrissant des produits de la mer, ils passent la plus grande partie de leur existence dans leurs pirogues et sont toujours établis sur le bord des fjords; d'où leur nom d'Indiens des Canaux. Les Onas, au contraire, ignorent l'art de la navigation et se rencontrent exclusivement dans les Pampas et dans les forêts.