ZONE DE TRANSITION ENTRE LA FORÊT ET LA PAMPA
Un extrait du journal de route de M. O. Nordenskjöld montre les difficultés du voyage.
FOUGÈRES DE LA TERRE DE FEU
«24 janvier.—Le matin, épais brouillard, qui se dissipe dans la journée. Paquetage laborieux. Backhausen, parti en reconnaissance, revient en annonçant la découverte d'une piste de guanacos, excellente, dit-il; la caravane pourra la suivre aisément. Sur cette assurance on se met en route... Le chemin découvert par notre éclaireur conduit à un bourbier où l'une après l'autre les bêtes s'enlizent. Pour les dégager, plusieurs mules doivent être complètement déchargées. Impossible de passer de ce côté. Il faut faire un pénible détour et remonter jusqu'à la lisière de la forêt, au prix de difficultés inouïes. Après cela seulement, le terrain devient meilleur. Nous traversons un superbe bois, un véritable parc. Au bout, un nouveau marais, puis au delà de ce bourbier, un monticule boisé dont l'escalade épuise les animaux. Plus loin, le fourré est tellement épais que l'on ne peut avancer qu'en frayant un sentier à la hache. Finalement, voici encore un marais. Les mules ne peuvent plus mettre un pied devant l'autre; dans ces conditions ordre est donné de camper. Du bivouac la vue est magnifique sur les montagnes, mais l'installation sur ce sol détrempé laisse fort à désirer.
«... Il serait fou d'emmener plus loin le convoi; l'une après l'autre les bêtes de somme tomberaient pour ne plus se relever. Je prends donc le parti de laisser le convoi sous la garde des arrieros et d'escalader la colline qui se trouve devant nous.
«Sur les premières pentes la forêt est extrêmement épaisse, formée d'énormes arbres mesurant plusieurs mètres de tour; entre leurs troncs un taillis constitue un enchevêtrement inextricable. Au prix de difficultés énormes je réussis à me frayer un passage et à atteindre le sommet.
«Un panorama immense s'offre à mes yeux. Vers le Nord, le regard s'étend jusqu'au cap Sunday, embrassant une mer houleuse de forêts, striée par les rubans scintillants des cours d'eau. Vers le Sud, un paysage tout différent: une large vallée bordée de très hautes montagnes dont quelques-unes portent un étincelant manteau de neige. Dans cette dépression coule une rivière qui va se perdre dans un lac.
«La nappe que nous apercevons, le lac Solier, est enveloppée de hautes montagnes, une des chaînes de la Cordillère des Andes. Au milieu de cette épaisse muraille s'ouvre un profond défilé par lequel coule vers l'Ouest l'émissaire du lac; cette rivière va rejoindre un second bassin dont nous n'apercevons que des lambeaux, évidemment le lac Fagnano. Les terres basses situées au Nord paraissent, au contraire, très pauvrement arrosées; au Nord-Ouest, on découvre seulement, au pied des monts, quelques petites lagunes auxquelles je donne le nom de Lagunas suecas, lagunes suédoises, en souvenir de notre expédition.