Polyb. l. 1, pag. 63. Quand cette nouvelle fut portée à Carthage, elle y causa d'autant plus de surprise et d'effroi, qu'on s'y était moins attendu. Le sénat ne perdit point courage, mais il se voyait absolument hors d'état de continuer la guerre. Les Romains tenant la mer, il n'était plus possible d'envoyer ni vivres ni secours aux armées de Sicile. Ils dépêchèrent donc au plus tôt vers Barca, qui y commandait, et laissèrent à sa prudence de prendre tel parti qu'il jugerait à propos. Tant qu'il avait vu quelque rayon d'espérance, il avait fait tout ce qu'on pouvait attendre du courage le plus intrépide et de la sagesse la plus consommée; mais, ne lui restant plus de ressource, il députa vers le consul pour traiter de la paix: la prudence, dit Polybe, consistant à savoir et résister et céder à propos. Lutatius savait combien le peuple romain était las de cette guerre, qui avait épuisé ses forces et ses finances, et il n'avait pas oublié les malheureuses suites de la hauteur inexorable et imprudente de Régulus; il ne se rendit donc point difficile, et dicta le traité suivant: Il y aura, si le peuple romain l'approuve, amitié entre Rome et Carthage, aux conditions qui suivent: Les Carthaginois évacueront la Sicile; ils ne feront point la guerre à Hiéron, et ne porteront point les armes contre les Syracusains ni contre leurs alliés; ils rendront aux Romains, sans rançon, tous les prisonniers qu'ils ont faits sur eux; ils leur paieront, dans l'espace de vingt ans, deux mille deux cents talents euboïques d'argent [255]. Il est bon de remarquer en passant la simplicité, la précision, la clarté de ce traité, qui dit tant de choses en si peu de mots, et qui règle en peu de lignes tous les intérêts de deux puissants peuples et de leurs alliés sur terre et sur mer.
[Note 255: ][ (retour) ] Cette somme monte à peu près à celle de six millions cent quatre-vingt mille livres.
= Le talent euboïque, comme on le pense, est le même que le talent attique; les 2200 talents euboïques valent environ 11,000,000 fr.--L.
Quand on eut porté ces conditions à Rome, le peuple, ne les approuvant point, envoya dix députés sur les lieux pour terminer l'affaire en dernier ressort. Ils ne changèrent rien dans le fond du traité. Polyb. l. 3, pag. 182. Ils abrégèrent seulement les termes du paiement, en les réduisant à dix années, ajoutèrent mille talents à la somme qui avait été marquée, qui seraient payés sur-le-champ, et exigèrent des Carthaginois qu'ils sortiraient de toutes les îles qui sont entre l'Italie et la Sicile. La Sardaigne n'y était pas comprise; mais elle leur fut aussi enlevée par un autre traité qui se fit quelques années après.
AN. M. 3763 CARTH. 605. ROME. 507. AV. J.C. 241. Ainsi fut terminée une des plus longues guerres dont il soit parlé dans l'histoire, puisqu'elle dura vingt-quatre ans entiers, sans interruption. L'ardeur opiniâtre à disputer de l'empire fut égale de part et d'autre: même fermeté, même grandeur d'ame, et dans les projets, et dans l'exécution. Les Carthaginois l'emportaient par la science de la marine, par l'habileté dans la construction des vaisseaux, par l'adresse et la facilité avec laquelle ils faisaient les manœuvres, par l'expérience des pilotes; par la connaissance des côtes, des plages, des rades, des vents; par l'abondance des richesses capables de fournir à toutes les dépenses d'une rude et longue guerre. Les Romains n'avaient aucun de ces avantages; mais le courage, le zèle pour le bien public, l'amour de la patrie, une noble émulation pour la gloire, leur tenaient lieu de tout ce qui leur manquait d'ailleurs. On est étonné de les voir, tout neufs et inexpérimentés qu'ils sont dans la marine, non-seulement tenir tête à la nation du monde la plus habile et la plus puissante sur mer, mais gagner contre elle plusieurs batailles navales. Nulles difficultés, nuls malheurs, n'étaient capables de les décourager. Ils n'auraient pas fait certainement la paix dans les mêmes circonstances où nous venons de voir que les Carthaginois la demandèrent. Une seule campagne malheureuse les abat; plusieurs n'ébranlèrent point les Romains.
Pour les soldats, nulle comparaison entre ceux de Rome et ceux de Carthage, les premiers l'emportant infiniment pour le courage. Parmi les chefs, Amilcar, surnommé Barca, fut sans contredit celui de tous qui se distingua le plus et par sa bravoure et par sa prudence.
GUERRE DE LIBYE, OU CONTRE
LES MERCENAIRES.
Polyb. l. 1, pag. 65-89. A la guerre que les Carthaginois soutinrent contre les Romains, en succéda [256] immédiatement une autre bien moins longue, mais infiniment plus dangereuse, qui se fit dans le cœur même de l'état, et qui fut accompagnée d'une cruauté et d'une barbarie dont on a vu peu d'exemples: c'est celle que les Carthaginois eurent à soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi sous eux en Sicile, et qu'on appelle ordinairement la guerre d'Afrique ou de Libye. Elle ne dura que trois ans et demi, mais elle fut bien sanglante. Voici quelle en fut l'occasion.
[Note 256: ][ (retour) ] La même année que finit la première guerre punique.
Polyb. l. 1, pag. 66. Aussitôt après que le traité avec les Romains eut été conclu, Amilcar, ayant conduit dans Lilybée les troupes qui étaient à Éryx, déposa le commandement, et laissa à Giscon, gouverneur de la place, le soin de faire passer les troupes en Afrique. Celui-ci, comme s'il eût prévu ce qui devait arriver, ne les fit pas partir toutes ensemble, mais les envoya par petits corps et par bandes, afin que, les premiers venus étant payés de ce qui leur était dû pour leur solde, on pût les renvoyer chez eux avant l'arrivée des autres. Cette conduite marquait beaucoup de sagesse: mais à Carthage on n'en fit pas tant paraître. Comme l'état était épuisé par les dépenses d'une longue guerre et par la somme de près de trois millions qu'il avait fallu payer comptant aux Romains en signant le traité de paix, on ne se pressa pas de payer les troupes à mesure qu'elles arrivaient; mais on crut devoir attendre les autres, dans l'espérance d'obtenir d'elles, lorsqu'elles seraient toutes ensemble, une remise d'une partie de la paie qui leur était due: et ce fut là une première faute.
On voit ici le génie d'un état composé de négociants, qui connaissent tout le prix de l'argent, mais qui connaissent peu le mérite des services de gens de guerre, qui marchandent le sang des troupes comme tout le reste, et qui vont toujours au bon marché. Dans une telle république, le besoin passé, nulle reconnaissance pour les secours qu'on a reçus.