Pag. 44-50. On conçoit aisément quelle fut l'ardeur de part et d'autre, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Imilcon commandait dans la place: il avait dix mille hommes de troupes, sans compter les habitants; et Annibal, fils d'Amilcar, lui en amena bientôt autant de Carthage, ayant passé avec un courage intrépide au travers de la flotte ennemie, et étant entré heureusement dans le port. Les Romains n'avaient point perdu de temps. Ayant fait avancer leurs machines, ils abattirent plusieurs tours à coups de bélier; et, gagnant tous les jours un nouveau terrain, ils allaient toujours en avant, en sorte que les assiégés, se trouvant fort serrés, commencèrent à craindre. Le commandant sentit bien que l'unique moyen de sauver la ville était de mettre le feu aux machines des assiégeants. Ayant donc disposé ses troupes pour cette entreprise, il les fit sortir dès la pointe du jour, portant des flambeaux à la main, avec des étoupes et toutes sortes de matières combustibles, et attaqua en même temps toutes les machines. Les Romains firent des efforts extraordinaires pour les repousser: le combat fut des plus sanglants. Chacun, de part et d'autre, tenait ferme dans son poste, et mourait plutôt que de le quitter. Enfin, après une longue résistance et un furieux carnage, les assiégés sonnèrent la retraite, et laissèrent les Romains maîtres de leurs ouvrages. Cette affaire finie, Annibal se mit en mer pendant la nuit, et, dérobant sa marche, prit la route de Drépane, où était Adherbal, chef des Carthaginois. Drépane est une place avantageusement située, avec un beau port, à six-vingts stades [252] de Lilybée, et que les Carthaginois eurent toujours fort à cœur de conserver.

[Note 252: ][ (retour) ] Six lieues. = Quatre lieues de 20 au degré.--L.

Les Romains, animés par cet heureux succès, recommencèrent l'attaque avec encore plus d'ardeur qu'auparavant, sans que les assiégés osassent penser à faire une seconde tentative pour brûler les machines, tant la première les avait rebutés par la perte qu'ils y avaient faite; mais, un vent très-violent s'étant levé tout-à-coup, quelques soldats mercenaires en donnèrent avis au commandant, lui représentant que c'était une occasion tout-à-fait favorable pour mettre le feu aux machines des assiégeants, d'autant plus que le vent donnait de leur côté, et ils s'offrirent pour cette expédition: leur offre fut acceptée; on leur fournit tout ce qui était nécessaire pour cette entreprise. En un moment le feu prit à toutes les machines, sans qu'il fût possible aux Romains d'y remédier, parce que, dans cet incendie qui était devenu presque général en fort peu de temps, le vent portait dans leurs yeux les étincelles et la fumée, et les empêchait de discerner où il fallait appliquer le secours; au lieu que les autres voyaient clairement où ils devaient porter leurs coups et jeter le feu. Cet accident fit perdre aux Romains l'espérance de pouvoir emporter la place de vive force. Ils changèrent donc le siége en blocus, entourèrent la ville par une bonne contrevallation, et répandirent leur armée dans tous les environs, résolus d'attendre du temps ce qu'ils se voyaient hors d'état d'exécuter par une voie plus courte.

Polyb. l. 1, pag. 50. Quand on apprit à Rome ce qui se passait au siége de Lilybée, et qu'une partie des troupes y avait péri, cette fâcheuse nouvelle, loin d'abattre les esprits, sembla renouveler l'ardeur et le courage des citoyens. Chacun se hâtait de porter son nom pour se faire enrôler. On leva en peu de temps une armée de dix mille hommes, qui, ayant passé le détroit, alla par terre se joindre aux assiégeants.

Pag. 51. AN. M. 3756 ROM. 500. En même temps le consul P. Claudius Pulcher forma le dessein d'aller attaquer Adherbal dans Drépane. Il se tenait comme sûr de le surprendre, parce qu'après la perte que les Romains venaient de faire à Lilybée, l'ennemi ne pourrait plus s'imaginer qu'ils songeassent à se mettre en mer. Sur cette espérance il fait partir de nuit la flotte pour mieux couvrir son dessein; mais il avait affaire à un chef actif et appliqué, dont il ne put tromper la vigilance, et qui ne lui laissa pas à lui-même le temps de ranger ses vaisseaux en bataille, mais l'attaqua vivement pendant que la flotte était encore en désordre et en confusion. La victoire fut complète du côté des Carthaginois; il ne s'échappa de la flotte romaine que trente vaisseaux, qui, étant auprès du consul, prirent la fuite avec lui, en se dégageant le mieux qu'ils purent le long du rivage: tout le reste, au nombre de quatre-vingt-treize, tomba avec l'équipage en la puissance des Carthaginois, à l'exception de quelques soldats qui s'étaient sauvés du débris de leurs vaisseaux. Cette victoire fit chez les Carthaginois autant d'honneur à la prudence et à la valeur d'Adherbal, qu'elle couvrit de honte et d'ignominie le consul romain.

Pag. 54-59. Son collègue Junius ne fut ni plus prudent, ni plus heureux que lui, et perdit par sa faute toute sa flotte. Cherchant à couvrir son malheur par quelque exploit considérable, il ménagea des intelligences secrètes dans Éryx [253], et se fit livrer la ville. Sur le sommet de la montagne était le temple de Vénus Érycine, le plus beau sans contredit et le plus riche de tous les temples de la Sicile. La ville était située un peu au-dessous de ce sommet, et l'on n'y pouvait monter que par un chemin très-long et très-escarpé. Junius plaça une partie de ses troupes sur le sommet, et le reste au pied de la montagne, et crut, après ces précautions, n'avoir rien à craindre; mais Amilcar, surnommé Barca, père du fameux Annibal, trouva le moyen d'entrer dans la ville, qui était entre les deux camps des ennemis, et de s'y établir. De ce poste si avantageux il ne cessait de harceler les Romains, ce qui dura pendant deux ans. On a peine à concevoir comment les Carthaginois purent se défendre, attaqués comme ils étaient et d'en haut et d'en bas, et ne pouvant recevoir de convois que par un seul endroit de mer dont ils étaient maîtres. C'est par de tels coups, autant et peut-être plus que par le gain d'une bataille, qu'on connaît l'habileté et la sage hardiesse d'un commandant.

[Note 253: ][ (retour) ] Ville et montagne de Sicile.

Polyb. l. 1, pag. 59-62. Cinq années se passèrent sans que, de part et d'autre, il se fit rien de considérable. Les Romains avaient cru qu'avec leurs seules troupes de terre ils pourraient terminer le siège de Lilybée; mais, voyant qu'il traînait en longueur, ils revinrent à leur premier plan, et firent des efforts extraordinaires pour armer une nouvelle flotte. L'argent manquait au trésor public; le zèle des particuliers y suppléa, tant l'amour de la patrie dominait dans les esprits: chacun, selon ses forces, contribua à la dépense commune, et, sur la foi publique, n'hésita point à faire les avances pour une expédition d'où dépendaient la gloire et la sûreté de l'état. L'un équipait seul un vaisseau à ses frais; d'autres se joignaient deux ou trois ensemble pour en faire autant: en fort peu de temps il y en eut deux cents de prêts. On en donna le commandement au AN. M. 3763 ROM. 507. consul Lutatius, qui, sans perdre de temps, se mit en mer. La flotte ennemie s'était retirée en Afrique. Il s'empara donc sans peine de tous les postes avantageux qui étaient aux environs de Lilybée; et, comme il prévoyait qu'il en faudrait bientôt venir à un combat, il n'oublia rien de tout ce qui pouvait en assurer le succès, et employa tout le temps qui lui restait à exercer sur mer les soldats et les matelots.

En effet, il apprit bientôt que la flotte ennemie approchait. Elle était commandée par Hannon, qui aborda à une petite île nommée Hiera, qui était vis-à-vis de Drépane. Son dessein était d'approcher d'Éryx avant que d'être aperçu des Romains, pour y décharger ses vivres, y prendre un renfort de troupes, et faire monter Barca sur sa flotte, afin que celui-ci le secondât dans la bataille qui allait se donner. Mais le consul, qui se douta bien de ce qu'il voulait faire, le prévint, et, ayant ramassé tout ce qu'il avait de meilleures troupes, il s'avança vers une petite île, voisine de l'autre, qu'on appelait Éguse [254]. Il indiqua le combat pour le lendemain. Dès la pointe du jour il s'y prépara. Malheureusement le vent était favorable aux ennemis. Il hésita quelque temps s'il hasarderait la bataille; mais, voyant que la flotte carthaginoise, quand on aurait déchargé les vivres, deviendrait plus légère et plus propre pour l'action, et que d'ailleurs elle serait considérablement fortifiée par les troupes et par la présence de Barca, il prit son parti sur-le-champ, et, malgré le mauvais temps, il alla attaquer l'ennemi. Le consul avait des troupes d'élite, de bons matelots qui avaient été fort exercés, d'excellents vaisseaux construits sur le modèle d'une galère qu'on avait prise quelque temps auparavant sur les ennemis, et qui était la plus accomplie qu'on eût jamais vue en ce genre. C'était tout le contraire du côté des Carthaginois. Comme, depuis quelques années ils s'étaient vus seuls maîtres de la mer, et que les Romains n'osaient paraître devant eux, ils les comptaient pour rien, et se regardaient eux-mêmes comme invincibles. Au premier bruit du mouvement que ceux-ci se donnèrent, Carthage avait mis en mer une flotte équipée à la hâte, et où tout sentait la précipitation: soldats et matelots, tous mercenaires, de nouvelle levée, sans expérience, sans courage, sans zèle pour la patrie, comme sans intérêt pour la cause commune. Il y parut bien dans le combat: ils ne purent pas soutenir la première attaque. Cinquante de leurs vaisseaux furent coulés à fond, et soixante-dix furent pris avec tout l'équipage. Le reste, à la faveur d'un vent qui se leva fort à propos pour eux, se retira vers la petite île d'où ils étaient partis. Le nombre des prisonniers passa dix mille. Le consul s'avança aussitôt vers Lilybée, et joignit ses troupes à celles des assiégeants.

[Note 254: ][ (retour) ] On appelle aussi ces îles Égates.