Enfin, le neuvième jour, il arriva sur le sommet des Alpes. L'armée y passa deux jours à se reposer et à se refaire de ses fatigues, après quoi elle se remit en marche. Comme on était déjà en automne, il était tombé récemment beaucoup de neige, qui couvrait tous les chemins, ce qui jeta le trouble et le découragement parmi les troupes. Annibal s'en aperçut; et, s'étant arrêté sur une hauteur d'où l'on découvrait toute l'Italie, il leur montra les campagnes fertiles [275] arrosées par le Pô, auxquelles il touchait presque, ajoutant qu'il ne fallait plus qu'un léger effort pour y arriver. Il leur représenta qu'une ou deux batailles allaient finir glorieusement leurs travaux, et les enrichir pour toujours en les rendant maîtres de la capitale de l'empire romain. Ce discours, plein d'une si flatteuse espérance, et soutenu de la vue de l'Italie, rendit l'allégresse et la vigueur aux troupes abattues. On continua donc de marcher; mais la route n'en était pas devenue plus aisée: au contraire, comme c'était en descendant, la difficulté et le danger augmentaient; car les chemins étaient presque par-tout escarpés, étroits, glissants, en sorte que les soldats ne pouvaient se soutenir en marchant, ni s'arrêter lorsqu'ils avaient fait un mauvais pas, mais tombaient les uns sur les autres, et se renversaient mutuellement.
[Note 275: ][ (retour) ] Du Piémont.
On arriva en un endroit plus difficile que tout ce qu'on avait rencontré jusque-là: c'était un sentier déjà fort roide par lui-même, et qui, l'étant encore devenu davantage par un nouvel éboulement des terres, montrait un abyme qui avait plus de mille pieds de profondeur. La cavalerie s'y arrêta tout court. Annibal, étonné de ce retardement, y accourut, et vit qu'en effet il était impossible de passer outre. Il songea à prendre un long détour et à faire un grand circuit; mais la chose ne se trouva pas moins impossible. Comme, sur l'ancienne neige qui était durcie par le temps, il en était tombé depuis quelques jours une nouvelle qui n'avait pas beaucoup de profondeur, les pieds d'abord, y entrant facilement, s'y soutenaient; mais, quand celle-ci, par le passage des premières troupes et des bêtes de somme, fut fondue, on ne marchait que sur la glace, où tout était glissant, où les pieds ne trouvaient point de prise, et où, pour peu qu'on fît un faux pas et qu'on voulût s'aider des genoux ou des mains pour se retenir, on ne rencontrait plus ni branches ni racines pour s'y attacher. Outre cet inconvénient, les chevaux, frappant avec effort la glace pour se retenir, et y enfonçant leurs pieds, ne pouvaient plus les en retirer, et y demeuraient pris comme dans un piége. Il fallut donc chercher un autre expédient.
Annibal prit le parti de faire camper et reposer son armée pendant quelque temps sur le sommet de cette colline, qui avait assez de largeur, après en avoir fait nettoyer le terrain, et ôter toute la neige qui le couvrait, tant la nouvelle que l'ancienne, ce qui coûta des peines infinies. On creusa ensuite, par son ordre, un chemin dans le rocher même, et ce travail fut poussé avec une ardeur et une constance étonnantes. Pour ouvrir et élargir cette route, on abattit tous les arbres des environs; et, à mesure qu'on les coupait, le bois était rangé autour du roc, après quoi on y mettait le feu. Heureusement il faisait un grand vent, qui alluma bientôt une flamme ardente: de sorte que la pierre devint aussi rouge que le brasier même qui l'environnait. Alors Annibal, si l'on en croit Tite-Live (car Polybe n'en dit rien), fit verser dessus une grande quantité de vinaigre [276], qui, s'insinuant dans les veines du rocher entr'ouvert par la force du feu, le calcina et l'amollit. De cette sorte, en prenant un long circuit, afin que la pente fût plus douce, on pratiqua le long du rocher un chemin qui donna un libre passage aux troupes, aux bagages, et même aux éléphants. On employa quatre jours à cette opération. Les bêtes de somme mouraient de faim, car on ne trouvait rien pour elles dans ces montagnes toutes couvertes de neige. On arriva enfin dans des endroits cultivés et fertiles, qui fournirent abondamment du fourrage aux chevaux, et toutes sortes de nourritures aux soldats.
[Note 276: ][ (retour) ] Plusieurs rejettent ce fait comme supposé. Pline ne manque pas d'observer la force du vinaigre, pour rompre des pierres et des rochers. Saxa rumpit infusum, quæ non ruperit ignis antecedens (lib. 23, c. 1). C'est pourquoi il appelle le vinaigre succus rerum domitor (lib. 33, cap. 2). Dion, en parlant du siége de la ville d'Éleuthère, dit qu'on en fit tomber les murailles par la force du vinaigre (lib. 36, pag. 8). Apparemment ce qui arrête ici est la difficulté, où Annibal dut être, de trouver dans ces montagnes la quantité de vinaigre nécessaire pour cette opération.
=Évidemment c'est en cela que consiste la difficulté: car on ne nie pas que le vinaigre ne décompose la pierre calcaire lorsqu'elle est calcinée par le feu: mais cette difficulté est insoluble. On a cru que cette fable est de l'invention de Tite-Live; je ne le pense pas. C'est probablement une de ces traditions populaires qui durent leur origine à l'étonnement dont la marche merveilleuse d'Annibal avait frappé tous les esprits. Polybe en effet reproche aux historiens d'Annibal, d'accueillir de ces traditions mensongères pour rendre leur narration plus attachante et plus dramatique (POLYB. III, c. 47, § 6). Appien lui-même ne dédaigne pas de rapporter cette fable (Bell. Annib. § 4). Il n'est donc pas surprenant que Tite-Live l'ait insérée dans son histoire.--L.
Entrée dans l'Italie.
Polyb. l. 3, pag. 209 et 212-214. Liv. lib. 21, n. 39. L'armée d'Annibal, lorsqu'elle entra en Italie, était beaucoup inférieure en nombre à ce qu'elle était quand il partit de l'Espagne, où nous avons vu qu'elle montait à près de soixante mille hommes. Sur la route elle avait fait de grandes pertes, soit dans les combats qu'il fallut soutenir, soit au passage des rivières. En quittant le Rhône, elle était encore de trente-huit mille hommes de pied et de plus de huit mille chevaux: le passage des Alpes la diminua de près de la moitié. Il ne restait plus à Annibal que douze mille Africains, huit mille Espagnols d'infanterie, et six mille chevaux: c'est lui-même qui l'avait marqué sur une colonne près du promontoire Lacinien. Il y avait cinq mois et demi qu'il était parti de la Nouvelle-Carthage, en comptant les quinze jours que lui avait coûté le passage des Alpes, lorsqu'il planta ses étendards dans les plaines du Pô (à l'entrée du Piémont): on pouvait être alors dans le mois de septembre.
Son premier soin fut de donner quelque repos à ses troupes, qui en avaient un extrême besoin. Lorsqu'il les vit en bon état, les peuples du territoire de Turin [277] ayant refusé de faire alliance avec lui, il alla camper devant la principale de leurs villes, l'emporta en trois jours, et fit passer au fil de l'épée tous ceux qui lui avaient été opposés. Cette expédition jeta une si grande terreur parmi les barbares, qu'ils vinrent tous d'eux-mêmes se rendre à discrétion. Le reste des Gaulois en aurait fait autant, si la crainte de l'armée romaine qui approchait ne les eût retenus. Annibal alors jugea qu'il n'y avait point de temps à perdre, qu'il fallait avancer dans le pays, et hasarder quelque exploit qui pût établir la confiance parmi les peuples qui auraient envie de se déclarer pour lui.
[Note 277: ][ (retour) ] Les Taurins, qui habitaient au pied du Mont Genèvre, jusqu'aux bords du Pô.--L.
Cette rapidité extraordinaire d'Annibal étonna Rome, et y jeta une grande alarme. Sempronius reçut ordre de quitter la Sicile pour venir au secours de sa patrie; et P. Scipion, l'autre consul, s'avança à grandes journées vers l'ennemi, passa le Pô, et alla camper près du Tésin [278].