Minucius, tout fier de l'avantage qu'il venait de remporter sur son collègue, proposa qu'ils commandassent chacun leur jour, ou même un plus long espace de temps. Fabius rejeta ce parti, qui aurait exposé toute l'armée au danger pendant le temps qu'elle aurait été commandée par Minucius; il aima mieux partager les troupes, pour être en état de conserver au moins la partie qui lui serait échue.

Annibal, parfaitement instruit de tout ce qui se passait dans le camp romain, eut une grande joie d'apprendre la division des deux chefs. Il eut soin de présenter un appât et de tendre un piége à la témérité de Minucius; celui-ci ne manqua pas d'y donner tête baissée, et engagea la bataille sur une colline où l'on avait caché une embuscade. Ses troupes furent mises en désordre, et allaient être taillées en pièces, lorsque Fabius, averti par les premiers cris des blessés: «Courons, dit-il à ses soldats, au secours de Minucius; allons arracher aux ennemis la victoire, et à nos citoyens l'aveu de leur faute.» Il arriva fort à propos, et obligea Annibal de sonner la retraite. Ce dernier, en se retirant, disait «que cette nuée qui depuis longtemps paraissait sur le haut des montagnes avait enfin crevé avec un grand fracas, et causé un grand orage.» Un service si important, et placé dans une telle conjoncture, ouvrit les yeux à Minucius; il reconnut son tort, rentra sur-le-champ dans le devoir et l'obéissance, et montra qu'il est quelquefois plus glorieux de savoir réparer ses fautes que de n'en point commettre.

État des affaires en Espagne.

Polyb. l. 3, p. 245-250. Liv. lib. 22, n. 19-22. Au commencement de cette même campagne, Cn. Scipion, étant venu fondre tout d'un coup sur la flotte des Carthaginois, commandée, par Amilcar, la défit, prit vingt-cinq vaisseaux, et remporta un grand butin. Cette victoire fit comprendre aux Romains qu'ils devaient donner une attention particulière aux affaires d'Espagne, d'où Annibal pouvait tirer des secours considérables et d'argent et de troupes. Ils y envoyèrent une flotte, et en donnèrent le commandement à P. Scipion, qui, s'étant joint à son frère après son arrivée en Espagne, rendit de très-grands services à la république. Jusqu'alors les Romains n'avaient osé passer l'Èbre: ils avaient cru assez faire de gagner l'amitié des peuples d'en-deçà, et de la fortifier par des alliances. Mais sous Publius ils traversèrent ce fleuve, et portèrent leurs armes bien au-delà.

Ce qui contribua le plus à avancer leurs affaires, fut la trahison d'un Espagnol qui était à Sagonte. Annibal y avait laissé en dépôt les otages des peuples de l'Espagne: c'étaient les enfants des familles les plus distinguées du pays. Abélox, c'était le nom de cet Espagnol, persuada à Bostar, qui commandait dans la place, de renvoyer ces jeunes gens dans leur patrie, pour attacher par là plus fortement les peuples au parti des Carthaginois: il fut chargé lui-même de cette commission. Il les conduisit aux Romains, qui les remirent ensuite entre les mains de leurs parents, et gagnèrent leur amitié par un présent si agréable.

Bataille de Cannes.

Polyb. l. 3, p. 255-268. Liv. lib. 22, n. 34-54. AN. M. 3789 ROM. 533. Au printemps suivant on élut à Rome pour consuls C. Térentius Varron et L. Émilius Paulus. On fit dans cette campagne (c'était la troisième de la seconde guerre punique) ce qui ne s'était jamais pratiqué jusqu'alors, qui fut de composer l'armée de huit légions, chacune de cinq mille hommes, sans les alliés; car, comme nous l'avons déjà dit, les Romains ne levaient jamais que quatre légions, dont chacune était environ de quatre mille hommes et de trois cents [290] chevaux: ce n'était que dans les conjonctures les plus importantes qu'ils y mettaient cinq mille des uns et quatre cents des autres. Pour les troupes des alliés, leur infanterie était égale à celle des légions, mais il y avait trois fois plus de cavalerie. On donnait ordinairement à chaque consul la moitié des troupes des alliés, et deux légions, pour agir séparément; et il était rare que l'on se servît de toutes ces forces en même temps pour la même expédition. Ici les Romains emploient non-seulement quatre, mais huit légions; tant l'affaire leur paraît importante. Le sénat voulut même que les deux consuls de l'année précédente, Servilius et Atilius, servissent dans l'armée en qualité de proconsuls; mais le dernier ne le put faire à cause de son grand âge.

[Note 290: ][ (retour) ] Polybe ne met que deux cents chevaux dans chaque légion; mais Juste-Lipse croit que c'est ou une erreur de l'historien, ou une faute du copiste.

Varron, en partant de Rome, avait déclaré hautement que, dès le premier jour qu'il rencontrerait l'ennemi, il donnerait le combat, et terminerait la guerre, ajoutant qu'elle ne finirait point tant qu'on mettrait des Fabius à la tête des armées. Un avantage assez considérable qu'il remporta sur les Carthaginois, dont près de dix-sept cents demeurèrent sur la place, augmenta encore sa fierté et sa hardiesse. Annibal regarda cette perte comme un véritable gain pour lui, persuadé qu'elle servirait d'appât pour amorcer la témérité du consul, et pour l'engager dans une action: il en avait un besoin extrême. On sut depuis qu'il était réduit à une telle disette de vivres, qu'il ne lui était pas possible de subsister encore dix jours. Les Espagnols songeaient déjà à l'abandonner. C'en était fait de lui et de son armée, si sa bonne fortune ne lui eût envoyé Varron.

Les armées, après plusieurs mouvements, se trouvèrent en présence près de Cannes, petite ville située dans l'Apulie, sur le fleuve Aufide. Comme Annibal était campé dans une plaine fort unie et toute découverte, et que sa cavalerie était de beaucoup supérieure à celle des Romains, Émilius ne jugea pas à propos d'engager le combat dans cet endroit: il voulait qu'on attirât l'ennemi dans un terrain où l'infanterie pût avoir le plus de part à l'action. Son collègue, général sans expérience, fut d'un avis contraire; et c'est le grand inconvénient d'un commandement partagé par deux généraux, entre lesquels la jalousie, ou l'antipathie d'humeur, ou la diversité de vues, ne manquent guère de mettre la division.