Dès que les deux armées furent en présence, Annibal, pour jeter l'épouvante dans les troupes romaines, ne manqua pas de leur présenter la bataille en s'avançant jusque auprès des retranchements de leur camp; mais, quand il vit que tout y était calme, il se retira, blâmant en apparence la lâcheté de ses ennemis, à qui il reprochait d'avoir enfin perdu cette valeur martiale si naturelle à leurs pères, mais outré au fond de voir qu'il avait affaire à un général si différent de Sempronius et de Flaminius, et que les Romains, instruits par leur défaite, avaient enfin trouvé un chef capable de tenir tête à Annibal.

Dès ce moment il comprit qu'il n'aurait point à craindre d'attaques vives et hardies de la part du dictateur, mais une conduite prudente et mesurée, qui pourrait le jeter dans de très-grands embarras. Restait à savoir si le nouveau général aurait assez de fermeté pour suivre constamment le plan qu'il paraissait s'être tracé. Il essaya donc de l'ébranler par les divers mouvements qu'il faisait, par le ravage des terres, par le pillage des villes, par l'incendie des bourgs et des villages. Tantôt il décampait avec précipitation, tantôt il s'arrêtait tout d'un coup dans quelque vallon détourné pour voir s'il ne pourrait point le surprendre en rase campagne: mais Fabius conduisait ses troupes par des hauteurs, sans perdre de vue Annibal; ne s'approchant jamais assez de l'ennemi pour en venir aux mains, mais ne s'en éloignant pas non plus tellement, qu'il pût lui échapper. Il tenait exactement ses soldats dans son camp, ne les laissant jamais sortir que pour les fourrages, où il ne les envoyait qu'avec de fortes escortes. Il n'engageait que de légères escarmouches, et avec tant de précaution, que ses troupes y avaient toujours l'avantage. Par ce moyen il rendait insensiblement au soldat la confiance que la perte de trois batailles lui avait ôtée, et il le mettait en état de compter comme autrefois sur son courage et sur son bonheur.

Annibal, après avoir fait un butin immense dans la Campanie, où il était demeuré assez long-temps, décampa pour ne point consumer les provisions qu'il avait amassées, et dont il se réservait l'usage pour la saison où la terre n'en fournit plus. D'ailleurs, il ne pouvait plus demeurer dans un pays de vignobles et de vergers, plus agréable pour le spectacle qu'utile pour la subsistance d'une armée, où il se serait vu réduit à passer ses quartiers d'hiver entre des marais, des rochers et des sables, pendant que les Romains auraient tiré abondamment leurs convois de Capoue et des plus riches contrées de l'Italie: il prit donc le parti d'aller s'établir ailleurs.

Fabius jugea bien qu'Annibal serait obligé de prendre pour son retour le même chemin par lequel il était venu, et qu'il serait facile de l'inquiéter dans sa marche. Il commence par s'assurer de Casilin, petite ville située sur le Vulturne, qui séparait les terres de Falerne de celles de Capoue, en y jetant un corps de troupes assez considérable: il détache quatre milles hommes pour s'emparer du seul défilé par lequel Annibal pouvait sortir; puis, selon sa coutume ordinaire, il va se poster avec le reste de l'armée sur les hauteurs qui bordaient le chemin.

Les Carthaginois arrivent, et campent dans la plaine au pied des montagnes. Pour ce coup, le rusé Carthaginois tomba dans le même piège qu'il avait tendu à Flaminius au défilé de Trasimène; et il semblait ne pouvoir jamais se tirer de ce mauvais pas, n'y ayant qu'une seule issue, dont les Romains étaient les maîtres. Fabius, comptant que sa proie ne pouvait point lui échapper, ne délibérait plus que sur la manière de s'en saisir. Il se flattait, avec assez d'apparence, de terminer la guerre par cette seule action; cependant il jugea à propos de remettre l'attaque au lendemain.

Annibal reconnut qu'on employait contre lui ses propres artifices [288]. C'est dans de pareilles conjonctures qu'un commandant a besoin d'une présence d'esprit et d'une fermeté d'ame non communes pour envisager le péril dans toute son étendue sans s'effrayer, et pour imaginer de sûres et de promptes ressources sans délibérer. Le général carthaginois sur-le-champ fait assembler une grande quantité de bœufs, jusqu'au nombre de deux mille, et commande qu'on attache à leurs cornes de petits faisceaux de sarment. Vers le milieu de la nuit, y ayant fait mettre le feu, il fait pousser ces animaux à grands coups vers le sommet des montagnes sur lesquelles étaient campés les Romains. Lorsque la flamme eut pénétré jusqu'au vif, ces animaux, que la douleur rendait furieux, se dispersèrent de tous côtés, communiquant le feu aux buissons et aux arbrisseaux qu'ils rencontraient. Cet escadron d'une nouvelle espèce était soutenu par un bon nombre de soldats armés à la légère, qui avaient ordre de s'emparer du sommet de la montagne, et de charger les ennemis en cas qu'ils les y rencontrassent. Tout réussit comme Annibal l'avait prévu. Les Romains qui gardaient le défilé, voyant que les feux gagnaient les collines qui les commandaient, et croyant que c'était Annibal qui marchait de ce côté-là à la faveur des flambeaux pour se sauver, quittent leur poste, et accourent vers les hauteurs pour lui en disputer le passage. Le gros de l'armée, qui ne savait que penser de tout ce tumulte, et Fabius lui-même, n'osant faire aucun mouvement dans les ténèbres de la nuit de peur de surprise, attendent le retour du jour. Annibal saisit ce moment, fait traverser à ses troupes et au butin le défilé qui était sans garde, et sauve son armée d'un piége où un peu plus de vivacité de la part de Fabius aurait pu le faire périr, ou du moins l'affaiblir considérablement. Il est beau de savoir tirer avantage de ses fautes mêmes, et de les faire servir à sa propre gloire.

[Note 288: ][ (retour) ] «Nec Annibalem fefellit suis se artibus peti.» (LIV.)

L'armée carthaginoise reprit le chemin de la Pouille, toujours poursuivie et harcelée par celle des Romains. Le dictateur, obligé de faire un voyage à Rome pour quelque cérémonie de religion, conjura, avant que de partir, le général de la cavalerie de ne faire aucune entreprise pendant son absence. Minucius ne fit aucun cas ni de ses avis ni de ses prières, et, à la première occasion qui se présenta, pendant qu'une partie des troupes d'Annibal était allée au fourrage, il attaqua le reste, et remporta quelque avantage. Il en écrivit aussitôt à Rome comme d'une victoire considérable. Cette nouvelle, jointe à ce qui était arrivé tout récemment au passage des défilés, excita des plaintes et des murmures contre la lente et timide circonspection de Fabius. Enfin la chose en vint à ce point, que le peuple lui égala en pouvoir son général de cavalerie; ce qui était sans exemple. Il apprit cette nouvelle en chemin; car il était parti de Rome, pour ne point être témoin oculaire de ce qui se tramait contre lui: sa constance n'en fut point ébranlée [289]. Il savait bien qu'en partageant l'autorité dans le commandement on n'avait pas partagé l'habileté dans le métier de la guerre: cela parut bientôt.

[Note 289: ][ (retour) ] «Satis fidens haudquaquàm cum imperii jure artem imperandi æquatam.» (LIV. lib. 22, n. 26.)