Flaminius n'était pas d'humeur à rester tranquille dans son camp, quand même Annibal serait demeuré en repos; mais, quand il vit qu'on ravageait à ses yeux les terres des alliés, il crut que c'était une honte pour lui qu'Annibal pillât impunément l'Italie, et s'avançât sans trouver de résistance vers les murailles mêmes de Rome. Il rejeta avec mépris les sages avis de ceux qui lui conseillaient d'attendre son collègue, et de se contenter pour le présent d'arrêter les ravages de l'ennemi.

Cependant Annibal avançait toujours vers Rome, ayant Cortone à sa gauche, et le lac de Trasimène à sa droite. Quand il vit que le consul le suivait de près, dans le dessein de le combattre, pour l'arrêter dans sa marche, ayant reconnu que le terrain était propre à donner bataille, il ne songea aussi, de son côté, qu'aux moyens de la donner. Le lac de Trasimène et les montagnes de Cortone forment un défilé fort serré, au-delà duquel on entre dans un vallon assez spacieux, bordé des deux côtés, dans sa longueur, par des hauteurs assez grandes, et fermé dans le débouché, qui est à l'autre extrémité, par une colline escarpée, et de difficile accès. C'est sur cette colline qu'Annibal alla camper avec le gros de son armée, après avoir traversé tout le vallon, et avoir posté l'infanterie légère en embuscade sur les collines à droite, et fait couler une partie de sa cavalerie derrière les éminences, jusque vers l'entrée du défilé par où Flaminius devait nécessairement passer. En effet, ce général, qui suivait l'ennemi avec chaleur pour le combattre, étant arrivé à la vue du défilé près du lac, fut obligé de s'y arrêter, parce que la nuit approchait; mais il y entra le lendemain dès la pointe du jour.

Annibal l'ayant laissé avancer avec toutes ses troupes plus de la moitié du vallon, et voyant l'avant-garde des Romains assez près de lui, donna le signal du combat, et envoya ordre à ses troupes de sortir de leur embuscade pour fondre en même temps sur l'ennemi de tous côtés. On peut juger du trouble des Romains.

Ils n'étaient pas encore rangés en bataille, et n'avaient pas préparé leurs armes, lorsqu'ils se virent pressés par-devant, par-derrière, et par les flancs. Le désordre se met en un moment dans tous les rangs. Flaminius, seul intrépide dans une consternation si universelle, ranime ses soldats de la main et de la voix, et les exhorte à se faire un passage par le fer à travers les ennemis; mais le tumulte qui règne par-tout, les cris affreux des ennemis, et le brouillard qui s'était élevé, empêchent qu'on ne puisse ni le voir ni l'entendre. Cependant, lorsqu'ils aperçurent qu'ils étaient enfermés de tous côtés, ou par les ennemis, ou par le lac, l'impossibilité de se sauver par la fuite rappela leur courage, et l'on commença à combattre de tous côtés avec une animosité étonnante. L'acharnement fut si grand dans les deux armées, que personne ne sentit un tremblement de terre qui arriva dans cette contrée, et qui renversa des villes entières. Dans cette confusion, Flaminius ayant été tué par un Gaulois insubrien, les Romains commencèrent à plier, et prirent ensuite ouvertement la fuite. Un grand nombre, cherchant à se sauver, se précipita dans le lac: d'autres, ayant pris le chemin des montagnes, se jetèrent eux-mêmes au milieu des ennemis qu'ils voulaient éviter. Six mille seulement s'ouvrirent un passage à travers les vainqueurs, et se retirèrent en un lieu de sûreté; mais ils furent arrêtés et faits prisonniers le lendemain. Il y eut quinze mille Romains de tués dans cette bataille. Environ dix mille se rendirent à Rome par différents chemins. Annibal renvoya les Latins, alliés des Romains, sans rançon. Il fit chercher inutilement le corps de Flaminius pour lui donner la sépulture. Il mit ensuite ses troupes en quartier de rafraîchissement, et rendit les derniers devoirs aux principaux de son armée qui étaient restés sur le champ de bataille au nombre de trente. De son côté, la perte ne fut en tout que de quinze cents hommes, la plupart Gaulois.

Annibal dépêcha alors un courrier à Carthage, pour y porter la nouvelle des heureux succès qu'il avait eus jusque-là en Italie. Elle y causa une joie infinie pour le présent, fit concevoir de merveilleuses espérances pour l'avenir, et ranima le courage de tous les citoyens. Ils s'appliquèrent avec une ardeur incroyable à prendre des mesures pour envoyer en Italie et en Espagne tous les secours capables d'y soutenir les affaires.

A Rome, au contraire, la douleur et l'alarme furent universelles, quand le préteur, du haut de la tribune aux harangues, eut prononcé ces mots en présence du peuple: Nous avons perdu une grande bataille. Le sénat, uniquement occupé du bien public, crut que, dans un si grand malheur et dans un danger si pressant, il fallait avoir recours à des remèdes extraordinaires. On nomma pour dictateur Quintus Fabius, personnage aussi distingué par sa sagesse que par sa naissance. A Rome, dès qu'on avait nommé un dictateur, toute autorité cessait, excepté celle des tribuns du peuple. On lui donna pour général de la cavalerie Marcus Minucius. C'était la seconde année de la guerre.

Conduite d'Annibal par rapport à Fabius.

Polyb. l. 3, p. 239-255. Liv. lib. 22, n. 9-30. Annibal, après la bataille de Trasimène, ne jugeant pas encore à propos de s'approcher de Rome, se contenta de battre la campagne et de ravager le pays. Il traversa l'Ombrie et le Picénum, et arriva dans le territoire d'Adria [287], après dix jours de marche. Il fit dans cette route un riche butin. Ennemi implacable des Romains, il avait ordonné que l'on fit main-basse sur tout ce qui s'en rencontrerait en âge de porter les armes; et, ne trouvant d'obstacle nulle part, il s'avança jusque dans la Pouille, en abandonnant au pillage les pays qui se trouvaient sur sa route, et faisant par-tout le dégât, pour forcer les peuples à quitter l'alliance des Romains, et pour apprendre à toute l'Italie que Rome découragée lui cédait la victoire.

[Note 287: ][ (retour) ] Petite ville qui a donné son nom à la mer Adriatique.

Fabius, suivi de Minucius et de quatre légions, était parti de Rome pour aller chercher l'ennemi, mais dans la ferme résolution de ne lui donner aucune prise sur lui, de ne pas faire un seul mouvement sans avoir bien reconnu les lieux, et de ne point hasarder de bataille qu'il ne fût assuré du succès.