On en vint aux mains en cet état. Les Romains se défendirent assez long-temps et avec assez de courage; mais la faim, le froid, la fatigue, leur avaient ôté la moitié de leurs forces. La cavalerie carthaginoise, qui surpassait de beaucoup la romaine en nombre et en vigueur, l'enfonça et la mit en fuite. Le désordre se mit bientôt aussi dans l'infanterie. L'embuscade, étant sortie à propos, vint fondre tout-à-coup sur elle par les derrières, et acheva la déroute. Un gros de troupes, au nombre de plus de dix mille hommes, eut le courage de se faire jour à travers les Gaulois et les Africains, dont ils firent un grand carnage; et, ne pouvant ni secourir les leurs, ni retourner au camp, dont la cavalerie numide, la rivière et la pluie ne leur permettaient pas de reprendre le chemin, ils se retirèrent en bon ordre à Plaisance: la plupart des autres qui restèrent périrent sur les bords de la rivière, écrasés par les éléphants et par la cavalerie. Ceux qui purent échapper allèrent joindre le gros dont nous avons parlé. Scipion se rendit aussi à Plaisance la nuit suivante. La victoire fut complète du côté des Carthaginois, et la perte peu considérable, si ce n'est que le froid, la pluie, la neige, leur firent périr beaucoup de chevaux, et de tous les éléphants on n'en put sauver qu'un seul.
Polyb. l. 5, p. 228-229. Liv. lib. 21, n. 60-61. Cette campagne et la suivante furent plus heureuses pour les Romains en Espagne. Cn. Scipion la subjugua jusqu'à l'Èbre, défit Hannon, et le fit prisonnier.
Polyb. pag. 229. Annibal profita des quartiers d'hiver pour faire reposer ses troupes, et pour gagner les habitants du pays. Dans cette vue, après avoir déclaré aux prisonniers qu'il avait faits sur les alliés des Romains qu'il n'était pas venu pour leur faire la guerre, mais pour remettre les Italiens en liberté, et pour les défendre contre les Romains, il les renvoya tous sans rançon dans leur patrie.
Liv. lib. 21, n. 58. A peine l'hiver était-il fini, qu'il prit le chemin de la Toscane, où il se hâtait de passer pour deux grandes raisons; la première était pour éviter les effets de la mauvaise volonté des Gaulois, qui se lassaient du long séjour de l'armée carthaginoise sur leurs terres, et qui souffraient avec impatience de porter tout le poids d'une guerre dans laquelle ils n'étaient entrés que pour la faire chez leurs ennemis communs; la seconde, pour augmenter, par une démarche hardie, la réputation de ses armes parmi tous les peuples d'Italie, en portant la guerre jusque dans le voisinage de Rome, et pour ranimer l'ardeur de ses troupes et des Gaulois ses alliés par le pillage des terres ennemies. Mais il fut attaqué au passage de l'Apennin d'une horrible tempête, qui lui fit perdre beaucoup de monde. Le froid, la pluie, les vents, la grêle, semblaient avoir conjuré sa ruine, en sorte que ce que les Carthaginois avaient souffert au passage des Alpes leur paraissait moins affreux. De là il retourna à Plaisance, où il donna contre Sempronius, qui était aussi revenu de Rome, un second combat: la perte fut à peu près égale de part et d'autre.
Polyb. Ibid. Liv. lib. 22, n. 1. Appian. in bell. Annib. pag. 316. Ce fut dans ce même quartier d'hiver qu'il s'avisa d'un stratagème vraiment carthaginois. Il était environné de peuples légers et inconstants; la liaison qu'il avait contractée avec eux était encore toute récente; il avait à craindre que, changeant à son égard de dispositions, ils ne lui dressassent des piéges, et n'attentassent sur sa vie. Pour la mettre en sûreté, il fit faire des perruques et des habits pour toutes les différentes sortes d'âge: il prenait tantôt l'un, tantôt l'autre, et se déguisait si souvent, que non-seulement ceux qui ne le voyaient qu'en passant, mais ses amis même, avaient peine à le reconnaître.
Polyb. l. 3, p. 230-231. Liv. lib. 22, n. 2. On avait nommé à Rome pour consuls Cn. Servilius et C. Flaminius. Annibal ayant appris que celui-ci était déjà arrivé à Arretium, Ville de la Toscane, crut devoir AN. M. 3788 ROM. 552. hâter sa marche pour l'atteindre au plus tôt. De deux chemins qu'on lui indiqua, il prit le plus court, quoiqu'il fût très-difficile et presque impraticable, parce qu'il fallait passer à travers un marais. L'armée y souffrit des fatigues incroyables. Pendant quatre jours et trois nuits, elle eut le pied dans l'eau, sans pouvoir prendre un moment de sommeil. Annibal lui-même, monté sur le seul éléphant qui lui restait, eut bien de la peine à en sortir. Les veilles continuelles, jointes aux vapeurs grossières qui s'exhalaient de ce lieu marécageux, et à l'intempérie de la saison, lui firent perdre un œil. [285]
[Note 285: ][ (retour) ] Cette partie de la marche d'Annibal a offert aux critiques de grandes difficultés: ils ont fait errer ce général dans les Apennins, depuis Bologne jusqu'à Fesulæ, de la manière la plus invraisemblable. Je pense qu'Annibal se rendit directement de Plaisance, à travers l'Apennin, par Pontremoli, Sarzani, Lucques; et que les marais dans lesquels il fut forcé de s'engager, sont ceux que l'Arno formait dans toute la partie inférieure de son cours. Ceux qui se sont autorisés des ossements d'éléphants fossiles qu'on a trouvés dans certains lieux des Apennins, pour établir qu'Annibal y avait passé, n'ont pas songé que, selon Polybe, un seul de ses éléphants put échapper au froid, lors de la bataille de la Trébie.--L.
Bataille de Trasimène.
Polyb. l. 3, p. 231-238. Liv. lib. 22. n. 3-8. Annibal, après être sorti, presque contre toute espérance, de ce pas dangereux, et avoir fait prendre quelque repos à ses troupes, alla camper entre Arretium et Fésule, dans le territoire le plus riche et le plus fertile de la Toscane. Il s'attacha d'abord à connaître le caractère de Flaminius, pour tirer avantage de son faible; ce qui, selon Polybe, doit faire la principale étude d'un général d'armée. Il apprit que c'était un homme entêté de son mérite, entreprenant, hardi, impétueux, avide de gloire. Pour [286] le précipiter de plus en plus dans ces vices, qui lui étaient naturels, il commença à irriter sa témérité par le dégât et les incendies qu'il fit faire à sa vue dans toute la campagne.
[Note 286: ][ (retour) ] «Apparebat ferociter omnia ac præproperè acturum. Quòque pronior esset in sua vitia, agitare eum atque irritare Pœnus parat.» (LIV. lib. 22, n. 3.)