On convient qu'Annibal dut cette première victoire à sa cavalerie, et on jugea dès-lors qu'elle faisait la principale force de son armée, et que pour cette raison les Romains devaient éviter les plaines larges et découvertes, telles que sont celles qui se trouvent entre le Pô et les Alpes.
Aussitôt après la journée du Tésin, tous les Gaulois du voisinage s'empressèrent à l'envi de venir se rendre à Annibal, de le fournir de munitions, et de prendre parti dans ses troupes; et ce fut là, comme Polybe l'a déjà fait remarquer, la principale raison qui obligea ce sage et habile général, malgré le petit nombre et la faiblesse de ses troupes, de hasarder une bataille, qui était devenue pour lui d'une absolue nécessité, dans l'impuissance où il était de retourner en arrière quand il l'aurait voulu, parce qu'il n'y avait qu'une bataille qui pût faire déclarer en sa faveur les Gaulois, dont le secours était l'unique ressource qui lui restât dans la conjoncture présente.
Bataille de la Trébie.
Polyb. l. 3, p. 220-227. Liv. lib. 21, n. 51-56. Le consul Sempronius, sur les ordres du sénat, était revenu de Sicile à Rimini [282]. De là il marcha vers la Trébie, petite rivière de la Lombardie, qui se jette dans le Pô un peu au-dessus de Plaisance, où il joignit ses troupes avec celles de Scipion. Annibal s'approcha du camp des Romains, dont il n'était plus séparé que par la petite rivière. La proximité des armées donnait lieu à de fréquentes escarmouches, dans l'une desquelles Sempronius, à la tête d'un corps de cavalerie, remporta contre un parti de Carthaginois un avantage assez peu considérable, mais qui augmenta beaucoup la bonne opinion que ce général avait naturellement de son mérite.
[Note 282: ][ (retour) ] Appelée alors Ariminium.--L.
Ce léger succès lui paraissait une victoire complète. Il se vantait d'avoir vaincu l'ennemi dans un genre de combat où son collègue avait été défait, et d'avoir par là relevé le courage abattu des Romains. Déterminé à en venir au plus tôt à une action décisive, il crut, pour la bienséance, devoir consulter Scipion, qu'il trouva d'un avis entièrement contraire au sien. Celui-ci représentait que, si l'on donnait aux nouvelles levées le temps de s'exercer pendant l'hiver, on en tirerait plus de service la campagne suivante; que les Gaulois, naturellement légers et inconstants, se détacheraient peu à peu d'Annibal; que, sa blessure étant guérie, sa présence pourrait être de quelque utilité dans une affaire générale: enfin il le priait instamment de ne point passer outre.
Quelque solides que fussent ces raisons, Sempronius ne put les goûter: il voyait sous ses ordres seize mille Romains et vingt mille alliés, sans compter la cavalerie; c'était le nombre où montait en ce temps-là une armée complète, lorsque les deux consuls se trouvaient joints ensemble: l'armée ennemie était à peu près de pareil nombre. La conjoncture lui paraissait tout-à-fait favorable. Il disait hautement que tous demandaient la bataille, excepté son collègue, qui, devenu par sa blessure plus malade de l'esprit que du corps, ne pouvait souffrir qu'on parlât de combat. Mais enfin, était-il juste de laisser languir tout le monde avec lui? Qu'attendait-il davantage? Espérait-il qu'un troisième consul et qu'une nouvelle armée viendraient à son secours? Il tenait de pareils discours, et parmi les soldats, et jusque dans la tente de Scipion. Le temps de l'élection des nouveaux généraux, qui approchait, lui faisait craindre qu'on ne lui envoyât un successeur avant qu'il eût pu terminer la guerre, et il croyait devoir profiter de la maladie de son collègue pour s'assurer à lui seul tout l'honneur de la victoire. Comme il ne cherchait pas le temps des affaires, dit Polybe, mais le sien, il ne pouvait manquer de prendre de mauvaises mesures. Il donna donc ordre aux soldats de se tenir prêts à combattre.
C'était tout ce que desirait Annibal, qui avait pour maxime qu'un général qui s'est avancé dans un pays ennemi ou étranger, et qui a formé une entreprise extraordinaire, n'a de ressource qu'en soutenant toujours les espérances des alliés par quelque nouvel exploit: d'ailleurs, sachant qu'il n'aurait affaire qu'à des troupes de nouvelle levée, qui étaient sans expérience, il desirait profiter de l'ardeur des Gaulois, qui demandaient le combat, et de l'absence de Scipion, à qui sa blessure ne permettait pas d'y assister. Il ordonna donc à Magon de se mettre en embuscade avec deux mille hommes, tant cavalerie qu'infanterie, sur les bords escarpés du petit ruisseau [283] qui séparait les deux camps, et de se tenir caché parmi les arbrisseaux, qui y étaient en grande quantité. Souvent une embuscade est plus sûre dans un terrain plat et uni, mais fourré comme était celui-là, que dans des bois, parce qu'on s'en défie moins. Il fit ensuite passer la Trébie aux cavaliers numides, avec ordre de s'avancer dès le point du jour jusqu'aux portes du camp des ennemis pour les attirer au combat, et de repasser la rivière en se retirant, pour engager les Romains à la passer aussi. Ce qu'il avait prévu ne manqua pas d'arriver. Le bouillant Sempronius envoya d'abord contre les Numides toute sa cavalerie, puis six mille hommes de trait, qui furent bientôt suivis de tout le reste de l'armée. Les Numides lâchèrent le pied à dessein: les Romains les poursuivirent avec chaleur, et passèrent la Trébie sans résistance, mais non sans beaucoup souffrir, ayant de l'eau jusque sous les aisselles, parce qu'ils trouvèrent le ruisseau [284] enflé par les torrents qui y étaient tombés des montagnes voisines pendant la nuit. On était pour-lors vers le solstice d'hiver, c'est-à-dire en décembre; il neigeait ce jour-là même, et faisait un froid glaçant. Les Romains étaient sortis à jeun, et sans avoir pris aucune précaution; au lieu que les Carthaginois, par l'ordre d'Annibal, avaient bu et mangé sous leurs tentes, avaient mis leurs chevaux en état, s'étaient frottés d'huile, et revêtus de leurs armes auprès du feu.
[Note 283: ][ (retour) ] Il paraît que par le mot Ῥεῖθρον, Polybe entend un ravin; c'est dans le lit de ce ravin, dont les bords étaient élevés, qu'Annibal plaça son embuscade.--L.
[Note 284: ][ (retour) ] Il s'agit de la Trébie, et non du ruisseau. Il semble que Rollin n'a pas bien entendu Polybe en cet endroit.--L.