[Note 294: ][ (retour) ] «Tum Maharbal: Non omnia nimirum eidem dii dedêre. Vincere scis, Annibal; victoriâ uti nescis.» (LIV. lib. 22, n. 51.)
On prétend que ce délai sauva Rome et l'empire. Plusieurs, et Tite-Live entre autres, le reprochent à Annibal comme une faute capitale. Quelques-uns sont plus réservés, et ne peuvent se résoudre à condamner, sans des preuves bien claires, un si grand capitaine, qui, dans tout le reste, n'a jamais manqué ni de prudence pour prendre le bon parti, ni de vivacité et de promptitude pour exécuter. Ils sont encore retenus par l'autorité, ou du moins par le silence de Polybe, qui, en parlant des grandes suites qu'eut cette mémorable journée, convient que, parmi les Carthaginois, on conçut de grandes espérances d'emporter Rome d'emblée; mais, pour lui, il ne s'explique point sur ce qu'il eût fallu faire à l'égard d'une ville fort peuplée, extrêmement aguerrie, bien fortifiée, et défendue par une garnison de deux légions; et il ne laisse nulle part entrevoir qu'un tel projet fût praticable, ni qu'Annibal eût tort de ne l'avoir point tenté.
En effet, en examinant les choses de plus près, on ne voit pas que les règles communes de la guerre permissent de l'entreprendre. Il est constant que toute l'infanterie d'Annibal avant la bataille ne montait qu'à quarante mille hommes; qu'étant diminuée de six mille hommes qui avaient été tués dans l'action, et d'un plus grand nombre sans doute qui avait été blessé et mis hors de combat, il ne lui restait que vingt-six ou vingt-sept mille hommes de pied en état d'agir, et que ce nombre ne pouvait suffire pour faire la circonvallation d'une ville aussi étendue que Rome, et coupée par une rivière, ni pour l'attaquer dans les formes, n'ayant ni machines, ni munitions, ni aucune des choses nécessaires pour un siége. Par la même raison, Annibal, Liv. lib. 22, n. 9. Liv. lib. 23, n. 18. après le succès de Trasimène, tout victorieux qu'il était, avait attaqué inutilement Spolette: et, un peu après la bataille de Cannes, il avait été contraint de lever le siége d'une petite ville sans nom et sans force. On ne peut disconvenir que, si, dans l'occasion dont il s'agit, il avait échoué, comme il devait s'y attendre, il aurait ruiné sans ressource toutes ses affaires [295]. Mais il faudrait être du métier, et peut-être du temps même de l'action, pour juger sainement de ce fait. C'est un ancien procès sur lequel il ne sied bien qu'aux connaisseurs de prononcer.
[Note 295: ][ (retour) ] Ces réflexions, pleines de justesse, rappellent le jugement de Montesquieu, qui justifie également Annibal des reproches qu'on avait faits à sa conduite. (Grand. et décad. des Romains, ch. IV.)--L.
Liv. 23, n. 11-14. Annibal, aussitôt après la bataille de Cannes, avait dépêché son frère Magon pour porter à Carthage la nouvelle de sa victoire, et pour demander du secours afin de terminer la guerre. Lorsque Magon fut arrivé, il fit en plein sénat un discours magnifique sur les exploits de son frère et sur les grands avantages qu'il avait remportés contre les Romains; et, pour faire juger de la grandeur de la victoire par quelque chose de sensible, en parlant en quelque sorte aux yeux, il fit répandre au milieu du sénat un boisseau d'anneaux d'or qu'on avait tirés des doigts des nobles romains qui avaient été tués à la bataille de Cannes. Il termina sa harangue par demander de l'argent, des vivres et de nouvelles troupes. Tous les assistants ressentirent une joie extraordinaire; et Imilcon, partisan d'Annibal, croyant que c'était là une belle occasion d'insulter Hannon, chef de la faction contraire, lui demanda s'il était encore mécontent de la guerre qu'on avait entreprise contre les Romains, et s'il croyait qu'on leur dût livrer Annibal. Hannon, sans s'émouvoir, lui répondit qu'il était toujours dans les mêmes sentiments, et que les victoires dont on parlait, supposé qu'elles fussent véritables, ne lui pouvaient donner de joie qu'autant qu'on s'en servirait pour faire une paix avantageuse: puis il entreprit de prouver que ces grands exploits que l'on faisait sonner si haut n'étaient que chimériques et imaginaires. «J'ai taillé en pièces, disait-il, en reprenant le discours de Magon, les armées romaines: envoyez-moi des soldats. Que demanderiez-vous autre chose si vous aviez été vaincu? Je me suis deux fois rendu maître du camp ennemi, plein apparemment de toutes sortes de provisions: envoyez-moi des vivres et de l'argent. Tiendriez-vous un autre langage, si vous-même aviez perdu votre camp?» Ensuite il demanda à Magon si quelqu'un des peuples latins s'était venu rendre à Annibal, si les Romains lui avaient fait quelques propositions de paix. Magon ayant été forcé d'avouer qu'il n'en était rien: «Nous avons donc, reprit Hannon, la guerre dans l'Italie aussi forte que jamais.» Sa conclusion fut qu'il ne fallait leur envoyer ni hommes ni argent. Comme la faction d'Annibal était la plus puissante, on n'eut aucun égard aux remontrances d'Hannon, qui furent regardées comme l'effet de sa jalousie et de sa prévention: il fut ordonné qu'on ferait incessamment des levées d'hommes et d'argent pour envoyer à Annibal les secours qu'il demandait. Magon partit sur-le-champ pour lever en Espagne vingt-quatre mille hommes d'infanterie et quatre mille chevaux; mais ce secours fut arrêté dans la suite, et envoyé d'un autre côté: tant la faction contraire était appliquée à traverser les desseins d'un général qu'elle ne pouvait souffrir [296]. Pendant qu'à Rome on remerciait un consul qui avait fui de n'avoir pas désespéré de la république, à Carthage on savait presque mauvais gré à Annibal de la victoire qu'il venait de remporter. Hannon ne lui pouvait pardonner les avantages d'une guerre entreprise contre son avis. Plus jaloux de l'honneur de ses sentiments que du bien de l'état, plus ennemi du général des Carthaginois que des Romains, il n'oubliait rien pour empêcher les succès qu'on pouvait avoir, ou pour ruiner ceux qu'on avait eus.
[Note 296: ][ (retour) ] De Saint-Évremond.
Quartier d'hiver passé à Capoue par Annibal.
Liv. lib. 23, n. 4 et 18. La journée de Cannes soumit à Annibal les plus puissants peuples d'Italie, attira dans son parti ceux de la grande Grèce avec la ville de Tarente, et détacha des Romains leurs plus anciens alliés, entre lesquels Capoue tenait le premier rang. C'était une ville que la bonté de son terroir, sa situation avantageuse et la longue paix dont elle jouissait, avaient rendue fort riche et fort puissante. Le luxe et les délices, qui sont une suite ordinaire de l'opulence, avaient corrompu l'esprit de tous ses citoyens, déjà portés par leur inclination naturelle au plaisir et à la débauche.
[297]Annibal choisit cette ville pour y passer son quartier d'hiver. Ce fut là que cette armée, qui avait essuyé les plus grands travaux et bravé les périls les plus affreux sans y succomber, fut vaincue par l'abondance et les délices, dans lesquelles elle se plongea avec d'autant plus d'avidité, qu'elle n'y était point accoutumée. Leurs courages s'amollirent si fort pendant ce séjour, que, s'ils se soutinrent encore quelque temps, ce fut plutôt par l'éclat de leurs victoires passées que par leurs forces présentes. Quand Annibal tira ses soldats de cette ville, on eût dit que c'étaient d'autres hommes, tout différents de ce qu'ils avaient été jusque-là. Accoutumés à demeurer dans des maisons commodes, à vivre dans l'abondance et dans l'oisiveté, ils ne pouvaient plus souffrir la faim, la soif, les longues marches, les veilles, ni les autres travaux de la guerre: outre qu'ils ne savaient plus ce que c'était que d'obéir aux officiers, ni de garder aucune discipline.
[Note 297: ][ (retour) ] «Ibi partem majorem hiemis exercitum in tectis habuit, adversùs omnia humana mala, sæpè ae diù durantem, bonis inexpertum atque insuetum. Itaque quos nulla mali vicerat vis, perdidêre nimia bona ac voluptates immodicæ: et eò impensiùs, quô avidiùs ex insolentiâ in eas se merserant.» (LIV. lib. 23, n. 18.)