Je ne fais ici que copier Tite-Live. Si on l'en croit, le séjour de Capoue est, dans la vie d'Annibal, une grande tache, et il prétend que ce général fit en cela une faute incomparablement plus grande que quand, après le gain de la bataille, il manqua d'aller à Rome [298]; car ce délai, dit Tite-Live, pouvait paraître avoir seulement différé sa victoire, au lieu que cette dernière faute le mit absolument hors d'état de vaincre. En un mot, comme Marcellus sut bien le dire dans la suite [299], ce que Cannes avait été aux Romains, Capoue le fut aux Carthaginois et à leur général. Là se perdit leur vertu guerrière et leur attachement à la discipline; là disparut et leur gloire passée, et l'espérance presque sûre que leur montrait l'avenir. En effet, depuis ce jour, les affaires d'Annibal allèrent toujours en décadence, la fortune se rangea du côté de la prudence, et la victoire sembla s'être réconciliée avec les Romains.

[Note 298: ][ (retour) ] «Illa enim cunctatio distulisse modò victoriam videri potuit, hic error vires ademisse ad vincendum.» (LIV. lib. 23, n. 18.)

[Note 299: ][ (retour) ] «Capuam Annibali Cannas fuisse. Ibi virtutem bellicam, ibi militarem disciplinam, ibi præteriti temporis famam, ibi spem futuri extinctam.» (LIV. lib. 23, n. 45.)

Je ne sais si tout ce que dit ici Tite-Live des suites funestes qu'eurent les quartiers d'hiver passés par l'armée carthaginoise dans cette ville délicieuse est bien juste et bien fondé. Quand on examine avec soin toutes les circonstances de cette histoire, on a de la peine à se persuader qu'il faille attribuer le peu de progrès qu'eurent les armes d'Annibal dans la suite au séjour de Capoue: c'en est bien une cause, mais la moins considérable; et la bravoure avec laquelle ses troupes battirent depuis ce temps-là des consuls et des préteurs, prirent des villes à la vue des Romains, maintinrent leurs conquêtes et restèrent encore quatorze ans en Italie sans en pouvoir être chassées, tout cela porte assez à croire que Tite-Live exagère les pernicieux effets des délices de Capoue.

Liv. lib. 23, n. 23. La véritable cause de la chute des affaires d'Annibal, c'est le défaut de recrues et de secours de la part de sa patrie. Après l'exposé de Magon, le sénat de Carthage avait jugé nécessaire, pour pousser les conquêtes d'Italie, d'y envoyer d'Afrique un renfort considérable de cavalerie numide, quarante éléphants, mille talents [300], qui font trois millions, et d'acheter en Espagne vingt mille hommes de pied et quatre mille chevaux pour en Ibid. n. 32. renforcer leurs armées d'Espagne et d'Italie; néanmoins Magon n'en put obtenir que douze mille fantassins, avec deux mille cinq cents chevaux; et même, quand il fut près de partir pour l'Italie avec cette troupe, si fort au-dessous de celle qu'on lui avait promise, il fut contre-mandé pour passer en Espagne. Annibal, après de si grandes promesses, ne reçut donc ni infanterie, ni cavalerie, ni éléphants, ni argent, et il fut absolument abandonné à ses ressources personnelles: son armée se trouvait réduite à vingt-six mille hommes de pied et à neuf mille chevaux. Comment, avec une armée si affaiblie, pouvoir occuper dans un pays étranger tous les postes nécessaires, contenir les nouveaux alliés, maintenir les conquêtes, en faire de nouvelles, et tenir la campagne avec avantage contre deux armées des Romains qui se renouvelaient tous les ans? Voilà la véritable cause de la décadence des affaires d'Annibal et de la ruine de celles de Carthage. Si nous avions l'endroit où Polybe avait parlé sur cette matière, nous verrions sans doute qu'il avait plus insisté sur cette cause que sur les délices de Capoue.

[Note 300: ][ (retour) ] 5,500,000 francs.--L.

Affaires d'Espagne et de Sardaigne.

Liv. lib. 23, n. 26-30 et n. 32-40, 41. AN. M. 3790 ROM. 534. Les deux Scipions avaient toujours le commandement de l'Espagne, et y faisaient d'assez grands progrès, lorsque Asdrubal, qui seul paraissait capable de leur résister, reçut ordre de Carthage de passer en Italie au secours de son frère. Avant que de quitter la province, il écrivit au sénat pour lui faire connaître la nécessité qu'il y avait d'envoyer en sa place un général qui pût tenir tête aux Romains. On y envoya Imilcon avec une armée, et Asdrubal se mit en chemin avec la sienne pour aller joindre son frère. La première nouvelle de son départ avait rangé la plus grande partie des Espagnols sous le pouvoir des Scipions. Ces deux généraux, animés par un si grand succès, se mirent en devoir de lui fermer la sortie de la province. Ils considéraient le danger auquel seraient exposés les Romains, si, ayant déjà bien de la peine à résister au seul Annibal, les deux frères venaient à leur tomber sur les bras avec deux puissantes armées: ils le poursuivirent donc dans sa marche, et l'obligèrent, malgré lui, à combattre. Asdrubal fut vaincu; et, loin de pouvoir passer dans l'Italie, il ne se vit pas même en état de demeurer en sûreté dans l'Espagne.

Les Carthaginois ne réussirent pas mieux dans la Sardaigne. Prétendant profiter de quelques révoltes qu'ils y avaient excitées, il y perdirent douze mille hommes dans une bataille contre les Romains, qui firent encore un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels furent Asdrubal, surnommé Calvus; Hannon et Magon [301], distingués par leur naissance et par leurs emplois militaires.