App. [Bell. pun.] p. 63. [c. 105.] Val. Max. lib. 5, cap. 2. AN. M. 3857 ROM. 601. Depuis que Masinissa, sous le premier Scipion, eut embrassé le parti des Romains, il était toujours demeuré dans cette honorable alliance avec un zèle et une fidélité qui ont peu d'exemples. Se voyant près de mourir, il écrivit au proconsul d'Afrique, sous qui servait alors le jeune Scipion, pour le prier de vouloir bien le lui envoyer, ajoutant qu'il mourrait content s'il pouvait expirer entre ses bras, après l'avoir rendu le dépositaire de ses dernières volontés. Mais, sentant que sa fin approchait avant qu'il pût avoir cette consolation, il fit venir sa femme et ses enfants, et leur dit qu'il ne connaissait dans toute la terre que le seul peuple romain, et parmi ce peuple, que la seule famille des Scipions; qu'il laissait en mourant un pouvoir suprême à Scipion Émilien de disposer de ses biens et de partager son royaume entre ses enfants; qu'il voulait que tout ce qu'il aurait décidé fût exécuté ponctuellement, comme si lui-même l'avait arrêté par son testament. Après leur avoir ainsi parlé, il mourut âgé de plus de quatre-vingt-dix ans.

Ce prince, qui pendant sa jeunesse avait essuyé d'étranges malheurs, s'étant vu dépouillé de son royaume, obligé de fuir de province en province, et près mille fois de perdre la vie, soutenu, dit l'historien, par la protection divine, n'eut plus jusqu'à sa mort qu'une App. p. 63. suite continuelle de prospérités, qui ne fut interrompue par aucun accident fâcheux. Non-seulement il recouvra son royaume, mais il y ajouta celui de Syphax son ennemi; et, maître de tout le pays depuis la Mauritanie jusqu'à Cyrène, il devint le prince le plus puissant de toute l'Afrique. Il conserva jusqu'à la fin de sa vie une santé très-robuste, qu'il dut sans doute et à l'extrême sobriété dont il usa toujours pour le boire et le manger, et au soin qu'il eut de s'endurcir sans relâche au travail et à la fatigue. Agé de quatre-vingt-dix ans, il faisait encore tous les exercices d'un jeune homme, et se tenait à cheval sans selle; et Polybe fait remarquer An seni gerenda sit Resp. pag. 791. (c'est Plutarque qui nous a conservé cette remarque) que, le lendemain d'une grande victoire remportée contre les Carthaginois, on l'avait trouvé devant sa tente faisant son repas d'un morceau de pain bis.

Il laissa en mourant cinquante-quatre fils, dont trois seulement étaient d'un mariage légitime; savoir, Micipsa, App. p. 63. Val. Max. lib. 5, cap. 2. Gulussa et Mastanabal. Scipion partagea le royaume entre ces trois derniers, et donna aux autres des revenus considérables; mais bientôt après Micipsa demeura seul possesseur de ces vastes états par la mort de ses deux frères. Il eut deux fils, Adherbal et Hiempsal; et il fit élever avec eux dans son palais Jugurtha [369] son neveu, fils de Mastanabal, et en prit autant de soin que de ses propres enfants. Ce dernier avait des qualités excellentes, qui lui attirèrent une estime générale. Bien fait de sa personne, beau de visage, plein d'esprit et de sens, il ne donna point, comme c'est l'ordinaire des jeunes gens, dans le luxe et le plaisir. Il s'exerçait avec ceux de son âge à la course, à lancer le javelot, à monter à cheval; et, supérieur à tous, il savait pourtant s'en faire aimer. La chasse était son unique plaisir, mais la chasse contre les lions et d'autres bêtes féroces. Pour achever son éloge, il excellait en tout, et parlait peu de lui-même: plurimùm facere, et minimùm ipse de se loqui.

[Note 369: ][ (retour) ] Toute l'histoire de Jugurtha est tirée de Salluste.

Un mérite si éclatant et si généralement approuvé commença à donner de l'inquiétude à Micipsa. Il se voyait âgé, et ses enfants fort jeunes. [370]Il savait de quoi l'ambition est capable quand il s'agit d'un trône; et qu'avec beaucoup moins de talents que n'en avait Jugurtha, il est aisé de se laisser entraîner à une tentation si délicate, sur-tout quand elle est aidée de circonstances si favorables. Afin d'éloigner un compétiteur si dangereux pour ses enfants, il lui donna le commandement des troupes qu'il envoyait au secours des Romains, occupés alors au siège de Numance, sous la conduite de Scipion. Il se flattait que Jugurtha, brave comme il était, pourrait bien s'engager mal à propos dans quelque action périlleuse, et y laisser la vie; mais il se trompa. [371]Ce jeune prince à un courage intrépide joignait un grand sang-froid; et, ce qui est fort rare à cet âge, il était également éloigné et d'une prévoyance timide et d'une hardiesse téméraire. Il gagna dans cette campagne l'estime et l'amitié de toute l'armée. Scipion le renvoya avec des lettres de recommandation pour son oncle, et des témoignages fort avantageux, après lui avoir donné pourtant de sages avis sur la conduite qu'il devait tenir; car, habile comme il était à connaître les hommes, il avait apparemment entrevu dans ce jeune prince une ambition dont il craignait les suites.

[Note 370: ][ (retour) ] «Terrebat eum natura mortalium avida imperii, et præceps ad explendum animi cupidinem: prætereà opportunitas suæ liberorumque ætatis, quæ etiam mediocres viros spe prædæ transversos agit.» SALLUST. [c. 6.]

[Note 371: ][ (retour) ] «Ac sanè, quod difficillimum imprimis est, et prælio strenuus erat, et bonus consilio: quorum alterum ex providentia timorem, alterum ex audacia temeritatem adferre plerumque solet.» [c. 7.]

Micipsa, touché de tout le bien qu'on lui mandait de son neveu, changea de disposition à son égard, et ne songea plus qu'à le gagner à force de bienfaits. Il l'adopta, et par son testament le fit son héritier comme ses deux autres enfants. Se voyant près de mourir, il les manda tous trois ensemble, et les fit approcher de son lit. Là, en présence de toute la cour, il fit souvenir Jugurtha de tout ce qu'il avait fait en sa faveur, le conjurant au nom des dieux de défendre et de protéger toujours ses enfants, qui, de proches qu'ils lui étaient par le sang, étaient devenus ses frères par son bienfait. [372]Il lui représenta que ce n'étaient point les armes ni les trésors qui faisaient la force d'un royaume, mais les amis, qui ne s'acquièrent ni par les armes, ni par l'or, mais par des services réels, et par une fidélité inviolable. Or peut-on trouver de meilleurs amis que des frères? et quel fond peut faire sur des étrangers quiconque devient ennemi de ses proches? Il exhorta ses enfants à ménager avec grand soin et à respecter Jugurtha, et à n'avoir d'autre dispute avec lui que pour tâcher de l'atteindre, et même, s'il se pouvait, de le surpasser en mérite. Il finit en leur recommandant à tous de demeurer fidèlement attachés au peuple romain, et de le regarder toujours comme leur bienfaiteur, leur patron, leur maître. Micipsa mourut peu de jours après.

[Note 372: ][ (retour) ] «Non exercitus, neque thesauri, præsidia regni sunt, verùm amici: quos neque armis cogere, neque auro parare queas; officio et fide pariuntur. Quis autem amicior quàm frater fratri? aut quem alienum fidum invenies, si tuis hostis fueris?» [c. 9.]