AN. M. 3887 ROM. 631. Jugurtha ne se contraignit pas long-temps. Il commença par se délivrer d'Hiempsal, qui lui avait parlé avec beaucoup de liberté, et le fit égorger. Adherbal vit par-là ce qu'il avait à craindre pour lui-même. AN. M. 3888 ROM. 632. La Numidie se divise et prend parti entre les deux frères. On lève de part et d'autre de nombreuses troupes. Adherbal, après avoir perdu la plupart de ses places, est vaincu dans un combat, et obligé de se réfugier à Rome. Jugurtha n'en est pas fort effrayé; il savait que presque tout y était vénal. Il y envoie donc des députés, avec ordre de corrompre à force de présents les principaux des sénateurs. Dans la première audience qu'on leur donna, Adherbal exposa le malheureux état où il se trouvait réduit, les injustices et les violences de Jugurtha, le meurtre de son frère, la perte de presque toutes ses places, et il insista principalement sur les derniers ordres que son père, en mourant, lui avait donnés, de mettre uniquement sa confiance dans le peuple romain, dont l'amitié serait pour lui et pour son royaume un appui plus ferme et plus sûr que toutes les troupes et tous les trésors du monde. Son discours fut long et pathétique. Les députés de Jugurtha répondirent en peu de mots qu'Hiempsal avait été tué par les Numides à cause de sa cruauté, qu'Adherbal avait été l'agresseur, et qu'après avoir été vaincu il venait se plaindre de n'avoir pas fait tout le mal qu'il aurait souhaité; que leur maître priait le sénat de juger de sa conduite en Afrique par celle qu'il avait gardée à Numance, et de compter plus sur ses actions que sur les accusations de ses ennemis. Ils avaient employé en secret une éloquence plus efficace que celle des paroles; et elle eut tout son effet. A l'exception d'un petit nombre de sénateurs qui conservaient encore quelques sentiments d'honneur, et n'étaient pas vendus à l'injustice, tout le reste pencha du côté de Jugurtha. Il fut résolu qu'on enverrait sur les lieux des commissaires pour partager également les provinces entre les deux frères. On peut bien juger que Jugurtha n'épargna pas l'argent. Le partage fut fait entièrement à son avantage, en gardant néanmoins quelque apparence d'équité.
Ce premier succès enfla son courage et augmenta sa hardiesse. Il attaque son frère à force ouverte; et, pendant que celui-ci s'amuse à envoyer vers les Romains, il enlève plusieurs de ses places, pousse toujours ses conquêtes, et, après le gain d'une bataille, l'assiége lui-même dans Cirta, capitale de son royaume. Cependant surviennent des députés de Rome, avec ordre de déclarer aux deux princes, de la part du sénat et du peuple, qu'ils aient à mettre bas les armes et à faire cesser toute hostilité. Jugurtha, après avoir protesté de son profond respect et de sa parfaite soumission pour les ordres du peuple romain, ajouta qu'il ne croyait pas que son intention fût de l'empêcher de défendre sa propre vie contre les embûches de son frère: qu'au reste, il enverrait au plus tôt à Rome pour informer le sénat de sa conduite. Par cette réponse vague, il éluda les ordres du sénat, et ne laissa pas même aux députés la liberté d'aller trouver Adherbal.
Quelque serré qu'il fût dans la place, il trouva le moyen d'écrire à Rome pour implorer le secours du peuple romain contre un frère qui le tenait assiégé depuis cinq mois, et qui en voulait à sa vie. Quelques sénateurs étaient d'avis que, sans perdre de temps, on déclarât la guerre à Jugurtha; mais son crédit l'emporta encore, et l'on se contenta d'ordonner une députation composée de sénateurs de grand poids, du nombre desquels était Émilius Scaurus, homme puissant dans la noblesse, factieux, et qui cachait de grands vices sous une apparence de probité. Jugurtha fut d'abord effrayé, mais il sut éluder aussi leur demande, et les renvoya sans rien conclure. Alors Adherbal, n'ayant plus aucune ressource, se rendit, à condition qu'il aurait la vie sauve; mais il fut égorgé sur-le-champ, et un grand nombre de Numides avec lui.
Malgré l'horreur que cette nouvelle excita à Rome, l'argent de Jugurtha lui fit encore trouver des défenseurs dans le sénat. Mais C. Memmius, tribun du peuple, homme vif et ennemi de la noblesse, engagea le peuple à ne pas souffrir qu'un crime si horrible demeurât impuni. La guerre fut donc déclarée à Jugurtha. AN. M. 3894 ROM. 638. AV. J. C. 110. Le consul Calpurnius Bestia en fut chargé. [373] Il avait d'excellentes qualités; mais elles étaient gâtées et rendues inutiles par son avarice. Scaurus partit avec lui. Ils emportèrent d'abord plusieurs places; mais l'argent de Jugurtha arrêta ces conquêtes [374]; Scaurus même, qui jusque-là avait paru fort vif contre ce prince, ne put résister à une attaque si violente. On fit un traité. Jugurtha parut se rendre au peuple romain. Trente éléphants, quelques chevaux, et une somme d'argent fort médiocre, furent remis entre les mains du questeur.
[Note 373: ][ (retour) ] «Multæ bonæque artes animi et corporis erant, quas omnes avaritia præpediebat.» [c. 28.]
[Note 374: ][ (retour) ] «Magnitudine pecuniæ a bono honestoque in pravum abstractus est.»
L'indignation publique éclata pour-lors à Rome. Le tribun Memmius échauffa les esprits par ses discours. Il fit nommer Cassius, qui était préteur, pour aller trouver Jugurtha, et l'engager à venir à Rome sous la garantie du peuple romain, afin qu'en sa présence on examinât qui étaient ceux qui avaient reçu de l'argent. Il ne put se dispenser de s'y rendre. Sa vue ranima la colère du peuple; mais un tribun, corrompu à force de présents, traîna l'assemblée en longueur, et enfin la dissipa. Un prince numide, petit-fils de Masinissa, qui se nommait Massiva, et était pour-lors à Rome, fut conseillé de demander le royaume de Jugurtha. Celui-ci le sut, et le fit égorger au milieu de Rome. Le meurtrier fut arrêté, et mis entre les mains de la justice; et Jugurtha eut ordre de se retirer de l'Italie. Ce fut pour-lors que, sortant de la ville, et tournant plusieurs fois ses regards de ce côté-là, il dit " [375]que Rome n'attendait pour se vendre qu'un acheteur, et qu'elle périrait s'il s'en trouvait un."
[Note 375: ][ (retour) ] «Postquam Romà egressus est, fertur sæpè tacitus eò respiciens, postremò dixisse, Urbem venalem et maturè perituram, si emptorem invenerit.» [c. 35.]
La guerre recommence donc de nouveau. Elle réussit fort mal, d'abord par la nonchalance, et peut-être par la connivence du consul Albinus; puis, lorsqu'il fut retourné à Rome pour y tenir les assemblées, par l'ignorance de son frère Aulus, qui, ayant engagé l'armée dans un défilé d'où elle ne pouvait sortir, se rendit honteusement à l'ennemi, qui fit passer les Romains sous le joug, et leur fit promettre qu'ils sortiraient de Numidie dans l'espace de dix jours.