Mais il faut en même temps avoir l'équité de reconnaître que les mœurs, les coutumes, les lois, ne permettaient point alors de s'écarter de ces usages; que l'éducation, la tradition paternelle et immémoriale, la persuasion et le consentement universel des nations, les préceptes et l'exemple même des philosophes, leur rendaient ces pratiques respectables; et que ces cérémonies, quelque absurdes qu'elles nous paraissent et qu'elles soient en effet, faisaient chez les Anciens partie de la religion et du culte public.
Cette religion était fausse, et ce culte mal entendu; mais le principe en était louable, et fondé sur la nature. C'était un ruisseau corrompu qui partait d'une bonne source. L'homme, par ses propres lumières, ne connaît rien au-delà du présent: l'avenir est pour lui un abyme fermé à la sagacité la plus vive et la plus perçante, qui ne lui montre rien de certain sur quoi il puisse fixer ses vues et former ses résolutions. Du côté de l'exécution, il n'est pas moins faible et moins impuissant. Il sent qu'il est dans une dépendance entière d'une main souveraine, qui dispose avec une autorité absolue de tous les événements, et qui, malgré tous ses efforts, malgré la sagesse des mesures le mieux concertées, le réduit, par les moindres obstacles et par les plus légers contre-temps, à l'impossibilité d'exécuter ses projets.
Ces ténèbres, cette faiblesse, l'obligent de recourir à une lumière et à une puissance supérieure. Il est forcé par son propre besoin, et par le vif désir qu'il a de réussir dans ce qu'il entreprend, de s'adresser à celui qu'il sait s'être réservé à lui seul la connaissance de l'avenir et le pouvoir d'en disposer. Il offre des prières, il fait des vœux, il présente des sacrifices, pour obtenir de la Divinité qu'il lui plaise de s'expliquer ou par des oracles, ou par des songes, ou par d'autres signes qui manifestent sa volonté, bien convaincu qu'il ne peut arriver que ce qu'elle ordonne, et qu'il a un extrême intérêt de la connaître, afin de pouvoir s'y conformer.
Ce principe religieux de dépendance et de respect à l'égard de l'Être suprême est naturel à l'homme; il le porte gravé dans son cœur; il en est averti par le sentiment intérieur de son indigence, et par tout ce qui l'environne au-dehors; et l'on peut dire que ce recours continuel à la Divinité, est un des premiers fondements de la religion, et le plus ferme lien qui attache l'homme au Créateur.
Ceux qui ont eu le bonheur de connaître le vrai Dieu, et d'être choisis pour former son peuple, n'ont point manqué de s'adresser à lui, dans leurs besoins et dans leurs doutes, pour obtenir son secours et pour connaître ses volontés. Il a bien voulu se manifester à eux; et les conduire par des apparitions, par des songes, par des oracles, par des prophéties, et les protéger par des prodiges éclatants.
Ceux qui ont été assez aveugles pour substituer le mensonge à la vérité se sont adressés, pour obtenir le même secours, à des divinités fausses et trompeuses, qui n'ont pu répondre à leur attente, et payer l'hommage qu'on leur rendait, que par l'erreur et l'illusion, et par une frauduleuse imitation de la conduite du vrai Dieu.
De là sont nées les vaines observations des songes, qu'une superstition crédule leur faisait prendre pour des avertissements salutaires du ciel; ces réponses obscures ou équivoques des oracles, sous le voile desquelles les esprits de ténèbres cachaient leur ignorance, et par une ambiguité étudiée se ménageaient une issue, quel que dût être l'événement. De là sont venus ces pronostics de l'avenir, que l'on se flattait de trouver dans les entrailles des bêtes, dans le vol et le chant des oiseaux, dans l'aspect des astres, dans les rencontres fortuites, dans les caprices du sort; ces prodiges effrayants qui répandaient la terreur parmi tout un peuple, et qu'on croyait ne pouvoir expier que par des cérémonies lugubres, et quelquefois même par l'effusion du sang humain; enfin, ces noires inventions de la magie, les prestiges, les enchantements, les sortilèges, les évocations des morts, et beaucoup d'autres espèces de divination.
Tout ce que je viens de rapporter était un usage reçu et observé généralement parmi tous les peuples; et cet usage était fondé sur les principes de religion que j'ai montrés sommairement. Xenoph. in Cyrop. l. 1, p. 25 et 37. On en voit une preuve éclatante dans l'endroit de la Cyropédie où Cambyse, père de Cyrus, donne à ce jeune prince de si belles instructions, et si propres à former un grand capitaine et un grand roi. Il lui recommande sur-tout d'avoir un souverain respect pour les dieux; de ne former jamais aucune entreprise, soit petite, soit grande, sans les avoir auparavant invoqués et consultés; d'honorer les prêtres et les augures, qui sont leurs ministres et les interprètes de leurs volontés; mais de ne pas s'y fier ni s'y livrer si aveuglément qu'il ne s'instruise par lui-même de ce qui regarde la science de la divination, des augures et des auspices. Et la raison qu'il rapporte de la dépendance où doivent être les princes à l'égard des dieux, et de l'intérêt qu'ils ont à les consulter en tout; c'est que, quelque prudents et quelque clairvoyants que soient les hommes dans le cours ordinaire des affaires, leurs vues sont toujours fort courtes et fort bornées par rapport à l'avenir; au lieu que la Divinité, d'un seul regard, embrasse tous les siècles et tous les événements. «Comme les dieux sont éternels, dit Cambyse à son fils, ils savent tout, et connaissent également le passé, le présent et l'avenir. Entre ceux qui les consultent, ils donnent des avis salutaires à ceux qu'ils veulent favoriser, pour leur faire connaître ce qu'il faut faire et ce qu'il ne faut pas entreprendre. Que si l'on voit qu'ils ne donnent pas de semblables conseils à tous les hommes, il ne faut pas s'en étonner, puisque nulle nécessité ne les oblige de prendre soin des personnes sur qui il ne leur plaît pas de répandre leurs grâces.»
Telle était la doctrine des peuples les plus éclairés, par rapport aux différentes espèces de divination; et il n'est pas étonnant que des historiens qui écrivaient l'histoire de ces peuples se soient crus obligés de rapporter avec soin ce qui faisait partie de leurs religion et de leur culte, et qui souvent était l'ame de leurs délibérations et la règle de leur conduite. J'ai cru, par cette même raison, ne devoir pas entièrement supprimer dans l'Histoire que je donne au public ce qui regarde cette matière, quoique pourtant j'en aie retranché une grande partie.
Je me propose de mettre à la fin de cet ouvrage un abrégé chronologique de tous les faits, et une table exacte des matières.