J'ai eu le bonheur de ne pas lui déplaire dans le premier ouvrage que j'ai composé. Je souhaiterais bien que celui-ci eût un pareil succès, mais je n'oserais l'espérer. La matière que je traitais dans le premier, belles-lettres, poésie, éloquence, morceaux d'histoire choisis et détachés, m'a laissé la liberté d'y faire entrer une partie de ce qu'il y a dans les auteurs anciens et modernes de plus beau, de plus frappant, de plus délicat, de plus solide, tant pour les expressions que pour les pensées et les sentiments. La beauté et la solidité des choses mêmes que j'offrais au lecteur l'ont rendu plus distrait ou plus indulgent sur la manière dont elles lui étaient présentées; et d'ailleurs, la variété des matières a tenu lieu de l'agrément que le style et la composition auraient dû y jeter.
Ici je n'ai pas le même avantage. Je ne suis pas tout-à-fait le maître du choix. Dans une histoire suivie, on est obligé de rapporter bien des choses qui ne sont pas toujours fort intéressantes, sur-tout pour ce qui regarde l'origine et le commencement des empires; et ces sortes d'endroits, pour l'ordinaire, sont mêlés de beaucoup d'épines, et présentent peu de fleurs. La suite fournira des matières plus agréables, et des événements qui attachent davantage; et je ne manquerai pas de faire usage des précieuses richesses que les meilleurs auteurs nous offriront. En attendant, je supplie le lecteur de se souvenir que dans une grande et belle contrée tout n'est pas riches moissons, beaux vignobles, riantes prairies, fertiles vergers: il s'y rencontre quelquefois des terrains moins cultivés et plus sauvages. Et, pour me servir d'une autre comparaison tirée de Pline, parmi les arbres [16], il y en a qui, au printemps, étalent à l'envi une quantité infinie de fleurs, et qui, par cette riche parure, dont l'éclat et les vives couleurs flattent agréablement la vue, annoncent une heureuse abondance pour une saison plus reculée: il y en a d'autres [17] qui sont plus tristes, et qui, bien que fertiles en bons fruits, n'ont pas l'agrément des fleurs, et semblent ne prendre point de part à la joie de la nature renaissante. Il est aisé d'appliquer cette image à la composition de l'Histoire.
[Note 16: ][ (retour) ] «Arborum flos est pleni veris indicium et anni renascentis; flos gaudium arborum. Tunc se novas, aliasque quàm sunt, ostendunt: tunc variis colorum picturis in certamen usque luxuriant. Sed hoc negatum plerisque. Non enim omnes florent, et sunt tristes quædam, quæque non sentiunt gaudia annorum; nec ullo flore exhilarantur, natalesve pomorum recursus annuos versicolori nuntio promittunt.» (PLIN. Hist. nat. lib. XVI, cap. 25.)
[Note 17: ][ (retour) ] Comme les figuiers.
Pour embellir et enrichir la mienne, je déclare que je ne me fais point un scrupule ni une honte de piller par-tout, souvent même sans citer les auteurs que je copie, parce que quelquefois je me donne la liberté d'y faire quelques changements. Je profite, autant que je puis, des solides réflexions que l'on trouve dans la seconde et la troisième partie de l'Histoire universelle de M. Bossuet, qui est l'un des plus beaux et des plus utiles ouvrages que nous ayons. Je tire aussi de grands secours de l'Histoire des Juifs, du savant M. Prideaux, Anglais, où il a merveilleusement approfondi et éclairci ce qui regarde l'Histoire ancienne. Il en sera ainsi de tout ce qui me tombera sous la main, dont je ferai tout l'usage qui pourra convenir à la composition de mon livre, et contribuer à sa perfection.
Je sens bien qu'il y a moins de gloire à profiter ainsi du travail d'autrui, et que c'est en quelque sorte renoncer à la qualité d'auteur; mais je n'en suis pas fort jaloux, et je serais très-content, et me tiendrais très-heureux, si je pouvais être un bon compilateur, et fournir une histoire passable à mes lecteurs, qui ne se mettront pas beaucoup en peine si elle vient de mon fonds ou non, pourvu qu'elle leur plaise.
Je ne puis pas dire précisément de combien de volumes sera composé mon ouvrage; mais j'entrevois qu'il n'ira pas à moins de cinq ou six. Des écoliers, pour peu qu'ils soient studieux, pourront faire aisément cette lecture en particulier dans le cours d'une année, sans que leurs autres études en souffrent. Dans mon plan, je destinerais la Seconde à cette lecture: c'est une classe où les jeunes gens sont capables d'en profiter, et d'y trouver quelque plaisir; et je réserverais l'Histoire romaine pour la Rhétorique.
Il aurait été utile, et même nécessaire, de donner à mes lecteurs quelque idée et quelque connaissance des auteurs anciens d'où je tire les faits que je rapporte ici. La suite même de l'Histoire me donnera lieu d'en parler, et m'en fournira une occasion naturelle.
Jugement qu'il faut porter sur les augures, les prodiges, les oracles des anciens. En attendant, je crois devoir dire ici quelque chose par avance sur la crédulité superstitieuse qu'on reproche à la plupart de ces auteurs dans ce qui regarde les augures, les auspices, les prodiges, les songes, les oracles. En effet, on est blessé de voir des écrivains, d'ailleurs fort judicieux, se faire un devoir et une loi de les rapporter avec une exactitude scrupuleuse, et d'insister sérieusement sur un détail ennuyeux de petites et ridicules cérémonies, du vol des oiseaux à droite ou à gauche, des signes marqués dans les entrailles fumantes des animaux, de l'avidité plus ou moins grande des poulets en mangeant, et de mille autres absurdités pareilles.
Il faut avouer qu'un lecteur sensé ne peut voir sans étonnement que les hommes de l'antiquité les plus estimés pour le savoir et pour la prudence, les capitaines les plus élevés au-dessus des opinions populaires et les mieux instruits de la nécessité de profiter des moments favorables, les conseils les plus sages des princes consommés dans l'art de régner, les plus augustes assemblées de graves sénateurs, en un mot, les nations les plus puissantes et les plus éclairées, aient pu, dans tous les siècles, faire dépendre de ces petites pratiques et de ces vaines observances la décision des plus grandes affaires, comme de déclarer une guerre, de livrer une bataille, de poursuivre une victoire; délibérations qui étaient de la dernière importance, et d'où souvent dépendaient la destinée et le salut des États.