Quand je ne serais pas porté par moi-même à profiter des avis qu'on me donne, il me semble que l'indulgence, je pourrais presque dire la complaisance, que le public témoigne pour mon ouvrage, devrait m'engager à faire tous mes efforts pour le rendre le moins défectueux qu'il me serait possible. Il est bien aisé de prendre son parti, lorsque la critique tombe sur des fautes marquées et sensibles: il ne s'agit alors que de reconnaître qu'on s'est trompé, et de corriger ses fautes. Mais il est une autre sorte de critique qui embarrasse et laisse dans l'incertitude, parce qu'elle ne porte pas avec elle une pareille évidence; et c'est le cas où je me trouve. J'en apporterai un exemple entre plusieurs autres.
Quelques personnes croient que, dans mon Histoire, les réflexions sont trop longues et trop fréquentes. Je sens bien que cette critique n'est point sans fondement, et qu'en cela je me suis un peu écarté de la règle que les historiens ont coutume de suivre, qui est de laisser pour l'ordinaire au lecteur le soin et, en même temps, le plaisir de faire lui-même ses réflexions sur les faits qu'on lui présente; au lieu qu'en les lui suggérant, il paraît qu'on se défie de ses lumières et de sa pénétration. Ce qui m'a déterminé à en user ainsi, c'est que mon premier et principal dessein, quand j'ai entrepris cet ouvrage, a été de travailler pour les jeunes gens, et de ne rien négliger de ce qui me paraîtrait propre à leur former l'esprit et le cœur. Or c'est l'effet que produisent naturellement les réflexions; et l'on sait que la jeunesse en est moins capable par elle-même qu'un âge plus avancé, et que, pour lui faire tirer de l'étude de l'Histoire tout le fruit qu'on a lieu d'en attendre, il n'est pas inutile, quand les faits sont singuliers et remarquables, de lui mettre devant les yeux le jugement qu'en ont porté les auteurs de l'antiquité les plus sensés et les plus sages, afin de lui apprendre à faire par elle-même dans la suite de pareilles réflexions, et à juger sainement de tout.
L'usage que j'ai vu faire de mon Histoire à des enfants de neuf à dix ans de l'un et de l'autre sexe qui la lisent avec plaisir, et le compte exact que je leur ai entendu rendre, non-seulement des plus beaux événements, mais de ce qu'il y a de plus solide dans les réflexions, m'ont confirmé dans l'opinion où j'étais qu'elles pouvaient leur être de quelque utilité, et qu'elles n'étaient point au-dessus de leur portée. Si effectivement elles étaient propres à accoutumer les jeunes gens à saisir dans l'Histoire le vrai, le beau, le juste, l'honnête, ce qui en est le grand fruit, il me semble que cet avantage, ou du moins l'intention que j'ai eue de le leur procurer, pourrait faire excuser la liberté que j'ai prise de m'écarter peut-être un peu trop de la règle ordinaire. Cependant je ne suis point attaché à mon sentiment, et si je m'apercevais qu'il fût contraire à celui du public, j'y renoncerais sans peine.
Je reviens encore à mes jeunes gens, et il faut qu'on me le pardonne; car [19] j'avoue que je ne puis les perdre de vue, et que tout ce qui peut contribuer à leur instruction me touche sensiblement. Il va paraître un livre qui sera de ce genre; il a pour titre, le Spectacle de la Nature, ou Entretiens sur les particularités de l'Histoire naturelle qui ont paru les plus propres à rendre les jeunes gens curieux, et à leur former l'esprit. On y développe d'une manière agréable et spirituelle ce qu'il y a de plus curieux dans la nature, pour ce qui regarde les animaux terrestres, les oiseaux, les insectes, les poissons. S'il m'était permis de juger du succès de ce livre par le plaisir que la lecture m'en a causé, je pourrais assurer par avance qu'il sera grand. C'est à ma prière, et sur mes vives sollicitations, que l'auteur a entrepris cet ouvrage, qui peut être beaucoup augmenté, s'il se trouve au goût du public.
[Note 19: ][ (retour) ] «Neque enim me pœnitet ad hoc quoque opus meum, et curam susceptorum semel adolescentium respicere.» (QUINTIL. lib. XI, c. 1.)
Lettre de monsieur Rousseau.
J'espère que le public ne me saura pas mauvais gré d'avoir inséré ici une lettre de M. Rousseau, dans laquelle, à l'occasion de l'Avertissement qui précède, il m'exhorte à ne point suivre l'avis des personnes qui me conseilleraient de retrancher ou d'abréger les réflexions que je répands de temps en temps dans mon Histoire. L'autorité d'un écrivain aussi généralement estimé pour la justesse et la délicatesse du goût que l'est celui dont je parle a été pour moi d'un grand poids; et, m'imaginant que le public me parlait par sa bouche, je n'ai pas cru devoir appeler de sa décision. Je n'en dirais pas tout-à-fait autant des louanges qu'il donne à mon Ouvrage, parce que j'ai lieu de craindre que son bon cœur n'ait fait illusion à son esprit, et ne l'ait aveuglé en faveur d'un ami qu'il considère depuis long-temps. L'erreur est pardonnable, et Horace souhaiterait que, dans l'amitié, elle fût plus commune qu'elle n'est.
Vellem in amicitia sic erraremus, et isti
Errori nomen virtus posuisset honestum.
A Bruxelles, le 27 août 1732.