«J'ai bien des grâces à vous rendre, monsieur, de l'agréable présent que vous m'avez fait du quatrième volume de votre Histoire. Je l'ai lu pour ainsi dire tout d'une haleine, et avec une satisfaction qui n'a été interrompue en aucun endroit. Si le sentiment peut passer pour bon juge en ces matières, je puis dire qu'il n'y eut jamais difficulté plus mal fondée que celle que vous dites vous avoir été objectée sur la prétendue longueur des réflexions dont votre narration est quelquefois accompagnée, ni de plus mauvais conseil que celui qu'on vous a donné de les abréger. C'est vouloir retrancher de votre livre ce qui le distingue le plus utilement et même le plus agréablement de tant d'autres histoires dont le public se trouve inondé, et qui, dépouillées de l'instruction qui doit être le but de l'écrivain et le fruit de la lecture, méritent plutôt le nom de Gazettes savantes que celui d'Histoires. Quelque nécessaires que ces réflexions soient aux jeunes gens, vous connaissez trop bien les hommes pour ne pas sentir combien elles le sont aux personnes avancées en âge, et qui passent même pour les plus raisonnables. La plupart lisent pour satisfaire leur curiosité, et pour pouvoir dire qu'ils ont lu. Trouverez-vous même parmi les plus sensés une demi-douzaine de lecteurs qui veuillent se donner le temps et la peine de méditer sur leur lecture? et quand ils se la donneraient, est-il sûr qu'ils soient capables de méditer comme il faut et où il faut? Les uns s'attacheront à un mot ou à une expression qui ne leur aura pas plu. Les autres s'arrêteront à quelque point de chronologie ou à quelque fait contesté par d'autres auteurs; et à peine dans le grand nombre s'en trouvera-t-il quelqu'un qui se mette en peine d'y chercher le véritable et l'unique objet de toute lecture sensée, qui est l'instruction. C'est pourtant pour le plus grand nombre que vous travaillez. Votre but n'est pas d'instruire ceux qui sont déjà instruits; et quand ce le serait, quelle satisfaction n'est-ce pas pour eux de se retrouver, pour ainsi dire, dans les réflexions d'un homme comme vous, et de s'assurer par cette conformité de la vérité des leurs? Ne faites donc point de difficulté, monsieur, de continuer comme vous avez commencé. La fonction du philosophe et celle de l'historien sont les mêmes. L'un cherche à instruire par les préceptes, l'autre par les exemples; mais si ces exemples ne sont accompagnés de préceptes à propos, ils deviennent la plupart du temps inutiles, soit par la paresse, soit par l'incapacité, soit par le peu de loisir des lecteurs. C'est à vous de leur lever ces obstacles; et ils vous en seront d'autant plus obligés, que cette partie de votre Ouvrage, qui est la plus utile, est en même temps la plus agréable, et celle qui satisfait plus l'esprit, les réflexions s'y trouvant mêlées et comme incorporées aux faits d'une manière si naturelle et si éloignée de toute affectation, que, si on les en détachait, il semble qu'elles laisseraient un vide dans votre narration. Ne croyez pas pourtant que mon intention, en vous écrivant ceci, soit de m'ériger avec vous en donneur de conseils. Je n'ai pas assez de témérité pour m'en croire capable; mais, plein comme je le suis de la lecture que je viens d'achever, j'aurais cru me faire tort à moi-même si je vous avais caché ma pensée sur ce qui m'a paru de plus important dans le plan que vous vous êtes fait, et sur ce qui m'a le plus charmé dans la manière dont vous l'avez exécuté. Je suis avec beaucoup de respect,»
MONSIEUR,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
ROUSSEAU.
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
POUR LE TOME CINQUIÈME.
Quoique le public n'attende pas de moi une apologie sur la promptitude avec laquelle je le sers, je me crois néanmoins obligé de lui rendre compte de mon travail, et de lui expliquer comment, au lieu d'un seul volume de mon Histoire, qui est le tribut annuel que j'avais coutume de lui payer, je me prépare cette année à lui en fournir deux. En voici déjà un qui paraît; et j'espère que, vers le mois d'août, il sera suivi d'un autre. Il peut y avoir quelque lieu d'en être surpris, et de douter si c'est assez respecter le public que de se hâter ainsi de lui donner livre sur livre, sans paraître avoir pris tout le temps nécessaire pour les travailler et les polir comme il convient.
Je serais fâché qu'on me soupçonnât d'une pareille négligence, que je regarde comme directement contraire au devoir d'un écrivain. Je ne le serais guère moins qu'on attribuât cette promptitude à une heureuse fécondité de génie, à une grande facilité de composition, à un fonds de connaissances amassé de longue main. Je ne me reconnais point, ou peu, à tous ces traits.