Voyage de Thévenot. Le grand Caire, qui semble avoir succédé à Memphis, a été bâti de l'autre côté du Nil. Le château du Caire est une des choses les plus curieuses qui soient en Égypte. Il est situé sur une montagne hors de la ville. Il est bâti sur le roc qui lui sert de fondement, et entouré de murailles fort hautes et fort épaisses. On monte à ce château par un escalier taillé dans le roc, si aisé à monter, que les chevaux et les chameaux tout chargés y vont facilement. Ce qu'il y a de plus beau et de plus rare à voir dans ce château, c'est le puits de Joseph. On lui donne ce nom, soit parce que les Égyptiens se plaisent à attribuer à ce grand homme ce qu'ils ont chez eux de plus remarquable, soit parce qu'en effet cette tradition s'est conservée dans le pays [32]. C'est une preuve au moins que l'ouvrage est fort ancien; et certainement il est digne de la magnificence des plus puissants rois de l'Égypte. Ce puits est comme à double étage, taillé dans le roc vif, d'une profondeur prodigieuse. On descend jusqu'au réservoir qui est entre les deux puits par un escalier qui a deux cent vingt marches, large d'environ sept à huit pieds, dont la descente, douce et presque imperceptible, laisse un accès très-facile aux bœufs qui sont employés pour faire monter l'eau. Elle vient d'une source qui est presque la seule qui se trouve dans le pays. Les bœufs font tourner continuellement une roue où tient une corde à laquelle sont attachés plusieurs seaux. L'eau tirée ainsi du premier puits, qui est le plus profond, se rend par un petit canal dans un réservoir qui fait le fond du second puits, au haut duquel elle est portée de la même manière; et de là elle se distribue par des canaux en plusieurs endroits du château. Comme ce puits passe dans le pays pour être fort ancien, et qu'effectivement il se sent bien du goût antique des Égyptiens, j'ai cru qu'il pouvait ici trouver sa place parmi les raretés de l'ancienne Égypte.
[Note 32: ][ (retour) ] Le nom de puits de Joseph vient uniquement de ce que ce puits a été construit vers l'an 1176 de notre ère, par les ordres du sultan Salah-Eddin ou Saladin, qui se nommait aussi Joseph (Yousouf).--L.
Lib. 17, pag. 807. Strabon parle d'une machine pareille, qui, par le moyen de roues et de poulies, faisait monter de l'eau du Nil sur une colline fort élevée, avec cette différence qu'au lieu de bœufs c'étaient des esclaves, au nombre de cent cinquante, qui étaient employés à faire tourner ces roues.
La partie de l'Égypte dont nous parlons ici est célèbre par plusieurs raretés qui méritent d'être examinées chacune en particulier. Je n'en rapporterai que les principales: les obélisques, les pyramides, le labyrinthe, le lac de Mœris, et ce qui regarde le Nil.
§ Ier. Obélisques.
L'Égypte semblait mettre toute sa gloire à dresser des monuments pour la postérité. Ses obélisques font encore aujourd'hui, autant par leur beauté que par leur hauteur, le principal ornement de Rome; et la puissance romaine, désespérant d'égaler les Égyptiens, a cru faire assez pour sa grandeur d'emprunter les monuments de leurs rois.
Un obélisque est une aiguille ou pyramide quadrangulaire, menue, haute, et perpendiculairement élevée en pointe, pour servir d'ornement à quelque place, et qui est souvent chargée d'inscriptions ou d'hiéroglyphes. On appelle hiéroglyphes, des figures ou des symboles mystérieux, dont se servaient les Égyptiens pour couvrir et envelopper les choses sacrées et les mystères de leur théologie.
Diod. lib. 1, pag. 37. Sésostris avait fait élever dans la ville d'Héliopolis deux obélisques d'une pierre très-dure, tirée des carrières de la ville de Syenne, à l'extrémité de l'Égypte. Ils avaient chacun cent-vingt coudées de haut [33], c'est-à-dire, trente toises ou cent quatre-vingts pieds. L'empereur Auguste, après avoir réduit l'Égypte en province, fit transporter à Rome ces deux obélisques, dont l'un a été brisé depuis. Il n'osa pas en faire autant à l'égard d'un troisième, qui était d'une grandeur énorme. Plin. lib. 36, cap. 6 et 8. Il avait été construit sous Ramessès: on dit qu'il y avait eu vingt mille hommes employés à le tailler. Constance, plus hardi qu'Auguste, le fit transporter à Rome [34]. On y voit encore deux de ces obélisques, aussi-bien qu'un autre de cent coudées ou vingt-cinq toises de haut, et de huit coudées ou deux toises de diamètre. Caïus César Ibid. cap. 9. l'avait fait venir d'Égypte sur un vaisseau d'une fabrique si extraordinaire, qu'au rapport de Pline on n'en avait jamais vu de pareil.
[Note 33: ][ (retour) ] Je prends pour la coudée égyptienne celle qu'on a trouvée gravée dans le nilomètre d'Éléphantine: elle est de 0 mètre 527 millimètres. Les 120 coudées font 63 mètres 24 centim., ou 194 pieds 8 pouc.--L.
[Note 34: ][ (retour) ] Les principaux obélisques égyptiens qui existent à Rome sont ceux de
Mètr. Cen.
St-Jean de Latran, hauteur. 33 3
Saint-Pierre. 27 7
Du palais Pamphili. 16 53
De Sainte-Marie-Majeure. 14 74
Du Quirinal. 14 74
De la Porte du Peuple. 24 57
--L.