On pourrait regarder Sésostris comme un des héros les plus illustres et les plus vantés de l'antiquité, s'il n'avait lui-même terni l'éclat de ses exploits guerriers et de ses vertus pacifiques par une soif de gloire et par une aveugle complaisance dans sa grandeur, qui lui firent oublier qu'il était homme. Les rois et les chefs des nations subjuguées venaient, dans de certains temps marqués, rendre hommage à leur vainqueur, et lui payer les tributs qu'on leur avait imposés. En toute autre occasion, il les traitait avec assez de douceur et de bonté; mais, quand il allait au temple ou qu'il entrait dans la ville, il faisait atteler à son char ces rois et ces princes quatre à quatre, au lieu de chevaux, et se croyait bien grand de se faire ainsi traîner par les maîtres et les seigneurs des autres nations. Ce qui m'étonne le plus, c'est que l'historien Diodore mette cette folle et inhumaine vanité au nombre de ses plus éclatantes actions.
Devenu aveugle dans sa vieillesse, il se donna la mort à lui-même, après avoir régné trente-trois ans, et laissa l'Égypte extrêmement riche. Son empire pourtant ne passa point la quatrième génération; mais il Tacit. Annal. lib. 2, cap. 60. restait encore du temps de Tibère des monuments magnifiques qui marquaient l'étendue qu'il avait eue du vivant de Sésostris, aussi-bien que la quantité des tributs qu'on lui payait.
Je reprends quelques faits particuliers arrivés dans le temps dont je viens de parler, que j'ai omis pour ne point interrompre le fil de l'histoire, et que je me contenterai d'indiquer ici simplement.
AN. M. 2448. Vers le temps dont nous parlons, les peuples d'Égypte s'établirent dans divers endroits de la terre. La colonie que Cécrops amena d'Égypte fonda douze villes, ou plutôt douze bourgs, dont il composa le royaume d'Athènes.
Nous avons remarqué que le frère de Sésostris, appelé par les Grecs Danaüs [146], lui avait dressé des embûches et avait voulu le faire périr lorsque après ses conquêtes il revint en Égypte. Son dessein n'ayant 2530. pas réussi, il fut obligé de prendre la fuite. Il se retira dans le Péloponnèse, où il s'empara du royaume d'Argos, fondé près de quatre cents ans auparavant par Inachus.
[Note 146: ][ (retour) ] C'est Manéthon qui donne Sésostris comme frère de Danaüs. Son témoignage à cet égard est vivement attaqué par plusieurs chronologistes, tels que Périzonius et Larcher. (Chronol. d'Hérodote, tom. VII, pag. 323.)--L.
2533. Busiris, frère d'Aménophis, si célèbre chez les anciens pour sa cruauté, exerçait alors sa tyrannie en [V. plus haut p. 96, n. 1.] Égypte sur les bords du Nil, et égorgeait impitoyablement tous les étrangers qui abordaient dans le pays: ce fut apparemment pendant l'absence de Sésostris.
2549. Vers le même temps Cadmus porta de Syrie en Grèce l'invention des lettres. Quelques-uns prétendent que ces lettres étaient les égyptiennes, et que Cadmus lui-même était d'Égypte, et non de Phénicie; et les Égyptiens, qui se disent inventeurs de tout, et qui vantent leur antiquité par-dessus celle de tous les autres peuples, n'ont pas manqué d'attribuer à leur Mercure l'invention des lettres [147]. La plupart des savants conviennent que Cadmus porta en Grèce les lettres syriennes ou phéniciennes, et que ces lettres sont les mêmes que les hébraïques, les Hébreux, qui ne faisaient qu'un petit peuple, étant compris sous le nom général de Syriens. Joseph Scaliger, dans ses notes sur la Chronique d'Eusèbe, prouve que les lettres grecques, et celles de l'alphabet latin qui en ont été formées, tirent leur origine des anciennes lettres phéniciennes, qui sont les mêmes que les samaritaines, dont les Juifs se sont servis avant la captivité de Babylone. Cadmus ne porta que seize lettres [148] en Grèce, auxquelles on en ajouta huit autres dans la suite.
[Note 147: ][ (retour) ] On peut voir sur cette matière deux savantes dissertations de M. l'abbé Renaudot, insérées dans le second volume de l'Histoire de l'Académie des Inscriptions.