Voilà ce que pensait un païen, du culte carthaginois tel que nous l'avons rapporté. En effet on ne croirait pas le genre humain susceptible d'un tel excès de fureur et de frénésie. Les hommes ne portent point communément dans leur propre fonds un renversement si universel de tout ce que la nature a de plus sacré. Immoler, égorger soi-même ses propres enfants, et les jeter de sang-froid dans un brasier ardent! Des sentiments si dénaturés, si barbares, adoptés cependant par des nations entières, et des nations très-policées, par les Phéniciens, les Carthaginois, les Gaulois, les Scythes, les Grecs même et les Romains, et consacrés par une pratique constante de plusieurs siècles, ne peuvent avoir été inspirés que par celui qui a été homicide dès le commencement, et qui ne prend plaisir qu'à la dégradation, à la misère et à la perte de l'homme.
§ III. Forme du Gouvernement de Carthage.
Le gouvernement de Carthage était fondé sur des principes d'une profonde sagesse; et ce n'est point sans Arist. lib. 2, de Rep. c. 11. raison qu'Aristote met cette république au nombre de celles qui étaient les plus estimées dans l'antiquité, et qui pouvaient servir de modèles aux autres. Il appuie d'abord ce sentiment sur une réflexion qui fait beaucoup d'honneur à Carthage, en marquant que, jusqu'à son temps, c'est-à-dire depuis plus de cinq cents ans, il n'y avait eu ni aucune sédition considérable qui en eût troublé le repos, ni aucun tyran qui en eût opprimé la liberté. En effet c'est un double inconvénient des gouvernements mixtes, tels qu'était celui de Carthage, où le pouvoir est partagé entre le peuple et les grands, de dégénérer ou en abus de la liberté par les séditions du côté du peuple, comme cela était ordinaire à Athènes et dans toutes les républiques grecques; ou en oppression de la liberté publique du côté des grands, par la tyrannie, comme cela arriva à Athènes, à Syracuse, à Corinthe, à Thèbes, à Rome même du temps de Sylla et de César. C'est donc un grand éloge pour Carthage d'avoir su, par la sagesse de ses lois, et par l'heureux concert des différentes parties qui composaient son gouvernement, éviter pendant un si long espace d'années deux écueils si dangereux et si communs.
Il serait à souhaiter que quelque auteur ancien nous eût laissé une description exacte et suivie des coutumes et des lois de cette fameuse république. Faute de ce secours, on n'en peut avoir qu'une idée assez confuse et imparfaite, en ramassant différents traits qu'on trouve épars dans les auteurs. C'est un service qu'a rendu à la république des lettres Christophe Hendreich [178]. Son ouvrage m'a été d'un grand secours.
Polyb. lib. 6, pag. 493. Le gouvernement de Carthage réunissait, comme celui de Sparte et de Rome, trois autorités différentes qui se balançaient l'une l'autre et se prêtaient un mutuel secours: celle des deux magistrats suprêmes, appelés suffètes [179]; celle du sénat, et celle du peuple. On y ajouta ensuite le tribunal des cent, qui eurent beaucoup de crédit dans la république.
[Note 178: ][ (retour) ] «Carthago, sive Carthaginiensium respublica, etc.» Francofurti ad Oderam. An 1664.
[Note 179: ][ (retour) ] Ce nom est dérivé d'un mot qui, chez les Hébreux et les Phéniciens, signifie juges: shophetim.
= C'est l'opinion de Bochart (Chanan I. 24) et de Selden (de Diis Syriis. Proleg. c. 2); bien plus naturelle que celle de Scaliger, qui faisait venir ce nom de Tzazaph, il regarde d'en haut, dans le même sens que ἔφορος έπίσκοπος ἐποπτής. (SCALIGER, in Fest. voce Suffet.)--L.
Suffètes.
Le pouvoir des suffètes ne durait qu'un an [180], et ils étaient à Carthage ce que les consuls étaient à Rome [181].
[Note 180: ][ (retour) ] «Ut Romæ consules, sic Carthagine quotannis annui bini reges creabantur.» (CORN. NEP. in Annib. cap. 7.)