Les plus considérables de la ville ne dédaignaient pas de faire le négoce; ils s'y appliquaient avec le même soin que les moindres citoyens; et leurs grandes richesses ne les dégoûtaient jamais de l'assiduité, de la patience et du travail nécessaires pour les augmenter. C'est ce qui leur a donné l'empire de la mer, ce qui a fait fleurir leur république, ce qui l'a mise en état de le disputer à Rome même, et qui l'a portée à un si haut degré de puissance, qu'il fallut aux Romains plus de quarante années d'une guerre cruelle et douteuse pour dompter cette fière rivale. Enfin, Rome triomphante ne crut pouvoir l'assujettir et la subjuguer entièrement qu'en lui ôtant les ressources qu'elle eût encore pu trouver dans le négoce, qui, pendant un si long temps, l'avait soutenue contre toutes les forces de la république.
Au reste, il n'est pas étonnant que Carthage, sortie de la première école du monde pour le commerce, je veux dire de Tyr, y ait eu un succès si prompt et si constant. Les mêmes vaisseaux qui conduisirent ses fondateurs en Afrique, après le transport, leur servirent pour le négoce. Ils commencèrent à s'établir sur les côtes d'Espagne, dans quelques ports qui leur furent ouverts pour y débarquer leurs marchandises. Les commodités et les facilités qu'ils y trouvèrent leur firent naître la pensée de conquérir ces vastes régions; et dans la suite Carthage la Neuve, ou Carthagène, donna aux Carthaginois en ce pays-là un empire presque égal à celui que l'ancienne possédait en Afrique.
§ V. Mines d'Espagne, seconde source des richesses
et de la puissance de Carthage.
Lib. 4, pag. 312, etc. Diodore remarque avec raison que les mines d'or et d'argent que les Carthaginois trouvèrent en Espagne furent pour eux une source inépuisable de richesses qui les mirent en état de soutenir de si longues guerres contre les Romains. Les naturels du pays avaient longtemps ignoré ces trésors cachés dans le sein de la terre, ou du moins ils en connaissaient peu l'usage et le prix. Les Phéniciens, par l'échange qu'ils faisaient de marchandises de peu de valeur avec ces précieux métaux, profitèrent de l'ignorance de ces peuples, et amassèrent des richesses immenses. Quand les Carthaginois se furent rendus maîtres du pays, ils creusèrent la terre plus avant que n'avaient fait les anciens Espagnols, qui d'abord apparemment s'étaient contentés de ce qu'ils trouvaient sur la superficie; et les Romains, quand ils eurent enlevé l'Espagne aux Carthaginois, ne manquèrent pas de profiter de leur exemple, et tirèrent de ces mines d'or et d'argent de fort grands revenus.
Diod. lib. 4, p. 312, etc. Le travail pour parvenir à ces mines et pour en tirer l'or et l'argent était incroyable; car les veines de ces métaux paraissent rarement sur la superficie: il fallait les chercher et les suivre dans des profondeurs affreuses, où souvent l'on trouvait de l'eau en quantité, qui arrêtait tout court les ouvriers, et semblait devoir les rebuter pour toujours. Mais la cupidité n'est pas moins patiente pour soutenir les fatigues qu'ingénieuse pour trouver des ressources. Dans la suite, par le moyen des [plus haut, p. 35.] pompes qu'Archimède avait inventées dans son voyage en Égypte, les Romains venaient à bout d'élever en haut toute l'eau de ces espèces de puits, et de les mettre à sec. Pour enrichir les maîtres de ces mines, il en coûta la vie à une infinité d'esclaves, qui étaient traités avec la dernière dureté, que l'on faisait travailler malgré eux à coups de bâton, et à qui on ne donnait de repos ni Strab. l. 3, pag. 147. jour ni nuit. Polybe, cité par Strabon, dit que de son temps il y avait quarante mille hommes occupés aux mines qui étaient dans le voisinage de Carthagène, et qu'ils fournissaient chaque jour au peuple romain vingt-cinq mille drachmes [190], c'est-à-dire douze mille cinq cents livres.
On ne doit pas être surpris de voir les Carthaginois, après les plus grandes défaites, mettre en peu de temps sur pied de nombreuses armées, équiper de grosses flottes, et soutenir pendant plusieurs années des dépenses considérables pour les guerres qu'ils faisaient au loin. Mais il doit paraître bien surprenant que les Romains fissent la même chose, eux dont les revenus étaient fort modiques avant ces grandes conquêtes qui leur assujettirent les peuples les plus puissants, et qui n'avaient aucune ressource ni du côté du trafic, absolument inconnu à Rome, ni du côté des mines d'or et d'argent, fort rares en Italie [191], supposé qu'il y en eût, et dont les frais, par cette raison, auraient absorbé tout le profit. Ils trouvaient dans leur vie simple et frugale, dans leur zèle pour le bien public, et dans l'amour du peuple pour la patrie, des fonds non moins prompts ni moins assurés que ceux de Carthage, mais plus honorables à la nation.
[Note 190: ][ (retour) ] Les drachmes dont parle Polybe sont des deniers romains: c'est 20,460 francs par jour, et par an 6,138,000 f., en ne comptant que 300 jours de travail; ce qui donne pour le produit du travail de chaque esclave 153 f. environ.--L.
[Note 191: ][ (retour) ] Selon Pline, aucun pays ne l'emporte sur l'Italie par l'abondance des mines de tous métaux (III, 20, p. 177). Mais son assertion paraît hasardée: il faut se souvenir, comme d'un fait capital, que Rome n'a eu que de la monnaie de cuivre, jusqu'en l'année 247 avant J.C. (Voyez mes Considérations générales sur l'évaluation des monnaies grecques et romaines, pag. 108.)--L.
§ VI. La guerre.
Carthage doit être considérée comme une république marchande tout ensemble et guerrière. Elle était marchande par inclination et par état; elle devint guerrière, d'abord par la nécessité de se défendre contre les peuples voisins, et ensuite par le désir d'étendre son commerce et d'agrandir son empire. Cette double idée nous donne, ce me semble, le vrai plan et le vrai caractère de la république carthaginoise. Nous avons parlé du commerce.