Mais, s'il prétendait qu'on dût mettre également dans les premières dignités les riches et les pauvres, comme il semble l'insinuer [188], son sentiment serait réfuté par la pratique générale des républiques les plus sages, qui, sans avilir ni déshonorer la pauvreté, ont cru devoir sur ce point donner la préférence aux richesses, parce qu'on a lieu de présumer que ceux qui ont du bien ont reçu une meilleure éducation, pensent plus noblement, sont moins exposés à se laisser corrompre et à faire des bassesses; et que la situation même de leurs affaires les rend plus affectionnés à l'état, plus disposés à y maintenir la paix et le bon ordre, plus intéressés à en écarter toute sédition et toute révolte.

[Note 186: ][ (retour) ] Le texte d'Aristote me paraît se prêter difficilement à cette ingénieuse interprétation. Cet auteur parle formellement de la vénalité des charges. (Polit. II, 8, §7, ed. Schneid.)--L.

[Note 187: ][ (retour) ] Παρὰ Καρχηδονίοις οὐδὲν αἰσχρὸν τῶν ἀνηκόντων πρὸς κέρδος. (POLYB. lib. 6, pag. 497.)

[Note 188: ][ (retour) ] Aristote semble avoir prévu l'objection: «S'il est nécessaire, dit-il, de considérer la fortune [en nommant aux places], à cause du loisir qu'elle procure, il est mal que les plus grandes charges de l'état soient à vendre.»--L.

Aristote, en finissant ses réflexions sur la république de Carthage, approuve fort la coutume [189] qui y régnait d'envoyer de temps en temps des colonies en différents endroits, et de procurer ainsi aux citoyens des établissements honnêtes. Par là on avait soin de pourvoir aux nécessités des pauvres, qui sont, aussi-bien que les riches, membres de l'état; on déchargeait la capitale d'une multitude de gens oisifs et fainéants, qui la déshonorent et souvent lui deviennent dangereux; on prévenait les mouvements et les troubles en éloignant ceux qui y donnent lieu pour l'ordinaire, parce que, mécontents de leur fortune présente, ils sont toujours prêts à remuer et à innover.

[Note 189: ][ (retour) ] Cette coutume existait également dans la plupart des républiques grecques.--L.

§ IV. Commerce de Carthage, première source de
ses richesses et de sa puissance.

Le commerce était, à proprement parler, l'occupation de Carthage, l'objet particulier de son industrie, son caractère propre et dominant; c'en était la plus grande force et le principal soutien: en un mot, le commerce peut être regardé comme la source de la puissance, des conquêtes, du crédit et de la gloire des Carthaginois. Situés au centre de la Méditerranée, et prêtant une main à l'orient et l'autre à l'occident, ils embrassaient, par l'étendue de leur commerce, toutes les régions connues, et le portaient sur les côtes d'Espagne, de la Mauritanie, des Gaules, au-delà du détroit et des colonnes d'Hercule. Ils allaient par-tout acheter à bon marché le superflu de chaque nation, pour le convertir à l'égard des autres en un nécessaire qu'ils leur vendaient fort chèrement. Ils tiraient de l'Égypte le fin lin, le papier, le blé, les voiles et les câbles pour les vaisseaux; des côtes de la mer Rouge, les épiceries, l'encens, les aromates, les parfums, l'or, les perles et les pierres précieuses; de Tyr et de la Phénicie, la pourpre et l'écarlate, les riches étoffes, les meubles somptueux, les tapisseries, et les différents ouvrages curieux et d'un travail recherché: en un mot, ils allaient chercher en diverses contrées tout ce qui peut fournir aux nécessités, et contribuer aux commodités, au luxe, aux délices de la vie. A leur retour ils rapportaient en échange le fer, l'étain, le plomb, et le cuivre des côtes occidentales; et par la vente de toutes ces marchandises ils s'enrichissaient aux dépens de toutes les nations, et les mettaient à une espèce de contribution d'autant plus sûre, qu'elle était plus volontaire.

En se rendant ainsi les facteurs et les négociants de tous les peuples, ils étaient devenus les princes de la mer, le lien de l'orient, de l'occident et du midi, et le canal nécessaire de leur communication; et avaient rendu Carthage la ville commune de toutes les nations que la mer avait séparées, et le centre de leur commerce.