Le peuple.

Il paraît, par tout ce que nous avons dit jusqu'ici, que jusqu'au temps d'Aristote, qui fait une si belle peinture et un si magnifique éloge du gouvernement de Carthage, le peuple se reposait volontiers sur le sénat du soin des affaires publiques, et lui en laissait la principale administration: et c'est par là que la république devint si puissante. Il n'en fut pas ainsi dans la suite. Le peuple, devenu insolent par ses richesses et par ses conquêtes, et ne faisant pas réflexion qu'il en était redevable à la prudente conduite du sénat, voulut se mêler aussi du gouvernement, et s'arrogea presque tout le pouvoir. Tout se conduisit alors par cabales et par factions; ce qui fut, selon Polybe, une des principales causes de la ruine de l'état.

Le tribunal des cent.

C'était une compagnie composée de cent quatre personnes, quoique souvent, pour abréger, il ne soit fait mention que de cent. Elle tenait lieu à Carthage, selon Aristote, de ce qu'étaient les éphores à Sparte; par où il paraît qu'elle fut établie pour balancer le pouvoir des grands et du sénat; mais avec cette différence, que les éphores n'étaient qu'au nombre de cinq et qu'ils ne demeuraient qu'un an en charge, au lieu que ceux-ci étaient perpétuels et passaient le nombre de cent. On croit que ces centumvirs sont les mêmes que les cent juges dont parle Justin, qui furent tirés du sénat, Lib. 19, c. 2. et établis pour faire rendre compte aux généraux de leur conduite. Le pouvoir exorbitant de ceux de la famille de Magon, An. M. 3609. De Carthage, 487. qui, occupant les premières places et se trouvant à la tête des armées, s'étaient rendus maîtres de toutes les affaires, donna lieu à cet établissement. On voulut par là mettre un frein à l'autorité des généraux, laquelle, pendant qu'ils commandaient les troupes, était presque sans bornes et souveraine; et on la rendit soumise aux lois par la nécessité qu'on leur imposa de rendre compte de leur administration à ces juges, au retour de leurs campagnes: Justin. Ibid. ut hoc metu ita in bello imperia cogitarent, ut domi judicia legesque respicerent. Parmi ces cent quatre juges, il y en avait cinq qui avaient une juridiction particulière et supérieure à celle des autres: on ne sait pas combien elle durait de temps. Ce conseil des cinq était comme le conseil des dix dans le sénat de Venise. Quand il y vaquait quelque place, c'étaient eux seuls qui avaient le droit de la remplir. Ils avaient droit aussi de choisir ceux qui entraient dans le conseil des cent. Leur autorité était fort grande; et c'est pour cela qu'on avait soin de ne mettre dans cette place que des hommes d'un rare mérite; et l'on ne crut point devoir attacher à leur emploi aucune rétribution ni aucune récompense, le motif seul du bien public devant être assez fort dans l'esprit des gens de bien pour les engager à remplir leurs devoirs avec zèle et fidélité. Polybe, en rapportant Lib. 10, pag. 592. la prise de Carthagène par Scipion, distingue nettement deux compagnies de magistrats établies à Carthage. Il dit que, parmi les prisonniers qu'on fit dans Carthagène, il se trouva deux magistrats du corps des vieillards, ἐκ τῆς γερουσίας (on appelait ainsi la compagnie des cent), et quinze du sénat, ἐκ τῆς συγκλήτου. Lib. 26, n. 15. Lib. 30, n. 16. Tite-Live ne fait mention que de ces quinze derniers sénateurs. Mais dans un autre endroit il nomme les vieillards, et marque qu'ils composaient le conseil le plus respectable de l'état, et qu'ils avaient une grande autorité dans le sénat: Carthaginienses... oratores ad pacem petendam mittunt triginta seniorum principes. Id erat sanctius apud illos concilium, maximaque ad ipsum senatum regendum vis.

Les établissements les plus sages et les mieux concertés dégénèrent peu-à-peu, et font place enfin au désordre et à la licence, qui percent et pénètrent partout. Ces juges, qui devaient être la terreur du crime et le soutien de la justice, abusant de leur pouvoir, qui était presque sans bornes, devinrent autant de petits tyrans, comme nous le verrons dans l'histoire du grand Annibal, qui, pendant sa préture, lorsqu'il fut retourné AN. M. 3802. DE CARTHAGE 682. en Afrique, employa tout son crédit pour réformer un abus si criant; et de perpétuelle qu'était l'autorité de ces juges, la rendit annuelle, environ deux cents ans depuis que la compagnie des cent avait été formée.

Défauts du gouvernement de Carthage.

Aristote, entre quelques autres observations qu'il fait sur le gouvernement de Carthage, y remarque deux grands défauts, fort contraires, selon lui, aux vues d'un sage législateur et aux règles d'une bonne et saine politique.

Le premier de ces défauts consiste en ce qu'on mettait sur la tête d'un même homme plusieurs charges; ce qui était considéré à Carthage comme la preuve d'un mérite non commun. Aristote regarde cette coutume comme très-préjudiciable au bien public. En effet, dit-il, lorsqu'un homme n'est chargé que d'un seul emploi, il est beaucoup plus en état de s'en bien acquitter, les affaires pour-lors étant examinées avec plus de soin et expédiées avec plus de promptitude. On ne voit pas, ajoute-t-il, que, ni dans les troupes, ni dans la marine, on en use de la sorte: un même officier ne commande pas deux corps différents; un même pilote ne conduit pas deux vaisseaux. D'ailleurs le bien de l'état demande que, pour exciter de l'émulation parmi les gens de mérite, les charges et les faveurs soient partagées; au lieu que, lorsqu'on les accumule sur un même sujet, souvent elles produisent en lui une sorte d'éblouissement par une distinction si marquée, et excitent toujours dans les autres la jalousie, les mécontentements, les murmures.

Le second défaut qu'Aristote trouve dans le gouvernement de Carthage, c'est que, pour parvenir aux premiers postes, il fallait, avec du mérite et de la naissance, avoir encore un certain revenu; et qu'ainsi la pauvreté pouvait en exclure les plus gens de bien, ce qu'il regarde comme un grand mal dans un état: car alors, dit-il, la vertu n'étant comptée pour rien, et l'argent pour tout, parce qu'il conduit à tout, l'admiration et la soif des richesses saisit toute une ville et la corrompt; outre que les magistrats et les juges, qui ne le deviennent qu'à grands frais, semblent être en droit de s'en dédommager ensuite par leurs propres mains.

On ne voit, je crois, dans l'antiquité aucune trace qui marque que les dignités, soit de l'état, soit de la judicature, y aient jamais été vénales; et ce que dit ici Aristote des dépenses qui se faisaient à Carthage pour y parvenir tombe sans doute sur les présents par lesquels on achetait les suffrages de ceux qui conféraient les charges [186]; ce qui, comme le remarque aussi Polybe, était fort ordinaire parmi les Carthaginois [187], chez qui nul gain n'était honteux. Il n'est donc pas étonnant qu'Aristote condamne un usage dont il est aisé de voir combien les suites peuvent être funestes.