Le soleil, après avoir tourné dans les nuages, les déchira et le ciel devint tout bleu, pur comme une eau tranquille. Pâques approchait, et de son œuf enchanté sortait le printemps; l’air était plus tiède. Les chênes qui gardent ce pays abandonnaient au moindre vent leurs feuilles que n’avaient pu arracher les tempêtes d’automne et la force des souffles d’ouest. On voyait briller la pointe des bourgeons. Et Courteux se disait: «Voilà un brave temps pour la pomme de terre.»
Il pénétra dans la cour de la Grangerie. Son chien Trompette vint le fêter, il l’écarta d’un coup de pied. La maison où il vivait, était construite au ras du sol, sans caves; et le lit, la maie, les meubles boiteux, la table reposaient sur la terre battue. Courteux aurait pu faire carreler l’unique salle enfumée, mais elle lui plaisait comme une tanière bien faite pour lui.
A cette heure avancée, le feu était éteint dans la cheminée. Il ne faisait pas froid et ne mangeait-on pas toujours assez!
Courteux était plus content que s’il avait été couvert de drap fin et l’estomac plein de ces choses coûteuses que les gens de ville, si badins, trouvent excellentes. Les œufs étaient vendus au marché de Rieux, ainsi que le lait. Du pain dur, une noix de lard, une poignée de châtaignes à la saison, c’était plus qu’il en fallait pour tenir le corps au rôle de serviteur.
La femme allait souvent au marché. Courteux la voyait par la pensée; elle était assise sur un rebord de pierre, le panier sur ses hauts genoux, les mains prudentes le protégeant et l’œil mi-clos d’où sortait parfois le regard ainsi qu’une aragne qui veille. Une fière femme longue, rusée et sèche comme une rame à pois grimpants, bien faite pour tout retenir; toujours travailleuse, avare, silencieuse, les lèvres serrées et les doigts agiles pour accomplir les travaux incessants de la vie. C’était la compagne qu’il fallait à un homme sérieux. Elle avait rassemblé des piles de sous et de pièces d’argent, faisant à pied le long chemin de Rieux, dès la pique du jour, ne buvant jamais chopine et ne noircissant pas son nez courbe de cette poudre de tabac que les sots achètent. Elle n’était pas de celles qui, se sentant quelque monnaie en poche, la jettent à la hâte comme si c’étaient des crapauds. Elle avait eu un enfant, un garçon, qui était mort alors qu’il faisait ses quatre ans. On lui avait trop mesuré le lait, disait-on.
Les Courteux déjà avancés en âge se résignaient à ne point faire souche. Parfois, un regret assez cuisant piquait l’homme, quand il voyait des domaines où les enfants travaillaient comme de petits bœufs, sans que l’on eût à les payer. Il avait dû louer un vieux valet, une sorte d’idiot, robuste et docile; il n’était pas besoin de savoir lire dans le journal pour labourer, faucher, donner à manger aux bêtes. De saison en saison, il embauchait de jeunes garçons qui avaient encore un peu de modestie et ne demandaient pas des salaires à faire se dresser les cheveux. Quant à lui, il besognait à plein corps, toujours content et se trouvant assez nourri et payé. On disait de lui qu’il ne se ferait pas couper le cou pour vingt mille écus.
Le soleil était haut maintenant; à l’entour, la prairie s’étendait comme une paisible lumière verte; le guéret avivait ses bures; et l’on voyait dans des fonds les éclairs froids de l’eau vive.
Courteux appela sa femme:
—Ho! Nanée! Ho! Nanée!
Une réponse vint à lui, un cri aigrelet qui sortait de la terre des Beaux que Piarrou avait préparée, profitant du bon temps sec.