—Grand-père, tu n’étais pas là quand Courteux est venu proposer d’acheter la Genette. Je ne puis penser à ça sans que j’en aie le cœur serré.

Le vieux regarda les vaches qui paissaient tranquillement et Brunette qui se tenait assise sur un talus verdoyant. Puis son œil gris piqua sa pointe, sous le sourcil blanchissant, vers les champs que l’on ne voyait pas, cachés par des haies touffues.

—Petite, on aura de la peine pour la garder cette terre que mon garçon avait si bravement travaillée. Je suis, à cette heure, un pauvre vieux, mais je t’aiderai. Ce qu’on pourra pas faire, on le laissera. Le bon temps revient après le méchant temps.

Alors elle pleura d’espoir, le remerciant de penser comme elle. L’embrassant, elle appuya son cœur sur ce vieil homme et une douceur sécha ses larmes.

—Vois-tu, grand-père, ce qu’il nous faut, c’est un bon laboureur. Ça me fait de la peine de voir que d’autres ont planté les pommes de terre et que nous n’avons pas encore labouré.

—Je ne le peux, moi, à mon âge; je suis comme un vieux pommier à moitié sec. Mais j’ai une idée qui te plaira. Reviens vite à la maison aider ta mère qui n’a plus goût à rien.

Elle s’en alla, ardente et paisible; une grande force la poussait dont elle s’étonnait soi-même.

Le vieux resta au champ le temps qu’il fallait pour que les bêtes eussent leur saoul. La première herbe est bien tendre et rafraîchissante. Un mois, on peut la faire brouter; après, on la laisse pousser pour la faulx.

Le jour était calme; le vent assoupi écoutait l’eau courante. L’épine, dans les buissons, était en fleurs. Et les oiseaux qui ont un langage que l’homme des champs sait traduire, chantaient partout. Villard s’était assis sur une souche de noyer mort, et il se tenait immobile dans la grande paix printanière qui couvrait le pays. Enfin il appela Brunette qui, par bonds et par voltes, rassembla les vaches et les poussa vers la Genette; il les suivit, appuyé sur son bâton, et pensant dans sa vieille tête à ce que lui avait dit Aimée.

Il était si âgé qu’il restait des heures et des journées sans se soucier des choses qui avaient occupé sans cesse sa vie de paysan courageux au travail. Mais que sa petite-fille eût parlé, c’était assez pour qu’il se mît en quête, l’esprit soudain amorcé.