—C’est vous, père Villard, vous voulez parler au Pierre? Il n’est point à la maison: il tire de la pierre dans la carrière du Masblanc pour l’agent voyer. Entrez vous asseoir. C’est loin, de la Genette au Cluzeaud; et vous avez vendu l’âne.

Elle parlait en chevrotant; et dodelinant sa tête serrée dans un mouchoir dont un coin sortait en oreille de lapin, elle expliqua que son homme n’avait pas une journée libre.

—Vous venez, peut-être bien, rapport à vos terres; et votre garçon n’est plus là pour les faire ... Mais, vieux, vous mangez pas les sangs. M’est avis qu’il faut vous reposer, mon pauvre, et laisser tout ça. Vous en aurez toujours assez, à preuve que vous êtes plus bien jeune. Chacun son tour.

Il allait entrer, mais quand il entendit ces paroles, il recula comme si on l’avait frappé. Il se souvenait qu’il avait donné jadis à cette femme un sac de froment, par bonté comme on le doit, car elle vivait chichement, ayant cinq enfants à élever qui, maintenant, tous placés à la ville, lui servaient une petite pension.

Il s’éloigna; et il faisait sonner son bâton sur les pierres pour montrer qu’il dédaignait la commère qui le regardait partir.

Quand il arriva au tournant du chemin, il s’assit sur le rebord du fossé, car ses jambes pliaient sous lui. Il était pris d’une grande faiblesse; dans son jeune temps, même quand on ne s’accordait pas, on offrait toujours un verre de cidre, un bout de pain et de salé. Et il avait faim. Mais ceux qui sont vieux deviennent légers comme les petiots. Il se mit à rire d’un pauvre rire qui tirait sa lèvre où le sang ne montait plus: «Ah! ces mal plaisants! pensait-il, si on a besoin de rien, on peut venir chez eux.» Des larmes mouillèrent ses yeux qu’il essuya vite avec ses doigts. Il fallait que sa petite-fille fût contente, ce soir, quand il rentrerait. Il était assez âgé pour faire un mort, mais avant de s’en aller au cimetière, il pensait à Vone, à Tine, à Nonot qui aimaient tant à jouer à la barbichette. Ces petits becs demandaient la becquée. Il se leva en s’aidant de son bâton: il fallait se hâter, car le soleil descendait sur la vallée. Il murmura:

—Faut que je trouve ... Hélas, quand on est vieux, on n’est plus si fin.

Il songea à Justin Brilloux qu’il n’avait pas vu depuis longtemps. Il en gardait un bon souvenir. Il habitait à l’Age d’Amont, en dehors de la commune de Rieux.

Le vieux marcha en allongeant le pas; il y avait à faire une demi-lieue de chemin. Quand il fut arrivé au seuil de la maison de Brilloux, il souffla un moment avant de frapper; mais Justin parut sur sa porte, l’ayant vu venir. Villard eut peine à le reconnaître. Brilloux, à soixante ans, n’était plus qu’un vieillard sans force, tout ratatiné, tout desséché. Cependant ses yeux étaient restés jeunes ainsi que sa langue.

—Ah! vieux, je suis bien aise de vous voir. Vous ne montez plus de ces côtés. Moi, je bouge plus d’ici. Je vaux plus rien, mon pauvre; sans ma bonne vieille, je périrais.