— Quand vous échangerez des baisers par un temps chagrin, il ne pleuvra pas dessus. Pour vous, monsieur, dit-elle à Claude, j’apporte une paire de lunettes, afin de vous apprendre à me mieux voir et connaître. Vous avez été méchant de me priver de Sylvie. Elle a fort mauvaise mine ; un mois de mon absence a suffi pour que ses roses pâlissent. Que n’entendiez-vous mon appel et ne veniez à Limoges ? Un peu plus, et cette enfant se mourait !
Claude se garda bien de répondre ; il était trop heureux du plaisir de Sylvie.
L’hiver céda et de grandes pluies couvrirent la campagne. Mme de Flamare obtint que l’abbé Broussel jouât au piquet avec elle, au moins une fois la semaine. Elle lui donnait quelques louis pour les pauvres de Bonnal, et l’abbé essuyait patiemment ses discours, qui se chevauchaient sans cesse. Ils s’asseyaient au coin du feu et le singe Ko-Ko les imitait imparfaitement, balançant la tête d’avant en arrière, comme le faisait Mme de Flamare en examinant son jeu. Sylvie déchiffrait les œuvres nouvelles des musiciens ; elle accompagnait au clavecin les mélodies que Claude éveillait dans sa flûte d’ébène ; mais la voix de Mme de Flamare contrariait le chant et le dominait.
Ce soir, elle était de belle humeur. Elle considérait son partenaire avec un secret dédain. Il était petit et maigre, parlait peu et bas ; dans son visage desséché brillaient de grands yeux timides. D’un geste machinal, il assurait de temps à autre son rabat.
— Vous ne pouvez me vaincre au piquet, s’écria-t-elle en triant ses cartes. Je gagnerais une fortune, s’il me plaisait. Continuez de jouer cet air, mes chers anges, vous ne me dérangez pas… A vous, l’abbé. J’ai connu un homme de qualité qui ne fut jamais heureux… Ko-Ko, demeurez en paix un moment… Son livre de raison était admirable, car il avait de l’ordre. Par l’inventaire des articles, on voyait qu’il devait : deux mille pains de Gonesse au boulanger ; deux cents côtelettes de mouton sur le gril à la gargote ; quatre cents poulardes et six mille alouettes au rôtisseur ; cent quatre-vingt mille douzaines d’huîtres à l’écailler… Laissez-moi compter les points, l’abbé… trois mille pintes de vin au marchand ; deux mille six cent quatre-vingt-six carterons de fromage au boutiquier… Pourquoi vous arrêtez-vous de jouer, Sylvie Toute-Belle, c’était bien joli ce qui sortait de la flûte…?
Elle reprit d’une voix très forte :
— Six mille seaux au porteur… autant que je me souvienne. L’écriture était d’une extraordinaire netteté. Onze mille salades au jardinier ; deux millions six cent soixante mille pommes au fruitier ; huit mille tasses de café au cafetier…
Elle tira de la main gauche un papier qui était plié sur son sein, pour feindre d’aider sa mémoire, tandis que de la droite elle ouvrait ses cartes en bouquet.
— Trois mille barbes au barbier… Jouez ces airs, j’aime de parler au son du clavecin… quatre mille accommodages au perruquier… L’abbé, vous avez gagné ; ce n’est pas le Pérou… Treize mille blanchissages de chemises à la blanchisseuse ; vingt mille neuf cents décrottages de souliers au Savoyard ; quarante visites au médecin ; soixante saignées au chirurgien, et dix-sept cents pilules à l’apothicaire… Je vous avais bien dit, l’abbé, que cet homme avait de l’ordre. Quand il mourut, on savait ce qu’il devait ; c’était toujours cela. Pour qu’il eût un si long crédit, il fallait qu’il fût un plus grand comédien que ceux que nous voyons d’habitude aux chandelles.