Tout janvier, un froid terrible souffla du nord. Les feuilles tombées craquaient sous les pas, dans le parc ; la neige et le givre formaient des fourrés de silence et dressaient, sous le ciel, des clartés mortes. Les routes, les sentiers s’effaçaient ; la misère occupait le pays où le vent s’étouffait en des solitudes infinies. Les laboureurs des domaines d’Argé ne payaient que difficilement les redevances, et, chaque jour, des mendiants se pressaient dans la cour d’honneur. Claude leur faisait donner quelque monnaie, des fagots, du pain, mais il semblait que l’on jetât tout secours dans un abîme. Sylvie avait amassé des monceaux de toiles et de laines, qu’elle distribuait sans compter. La plainte de la faim l’avait touchée et, souvent, elle recevait elle-même ces pauvres que Dieu envoyait en si grand nombre. Elle les faisait entrer à la cuisine où, dans la cheminée, flambaient des troncs d’arbre, dont les reflets brûlaient sur la batterie de cuivre. Les garçons et les filles de table maugréaient de voir partout des traces de neige fondue et montraient leur crainte de la vermine.
Elle aurait voulu réchauffer et assouvir tous ces malheureux. Des mères survenaient, couvertes de haillons, un petit enfant dans les bras, qui s’attachait au sein tari. Elle avait envie de crier :
— Prenez tout, emportez tout, mais cachez-moi tant de souffrance !
Un jour, ne sachant plus que donner, elle mit dans la main tendue d’un vieil homme un pot de confitures et le congédia avec la plus charmante bonté. Hésitant à s’en aller, il se tenait sur le seuil, comme la figure du siècle finissant. Une barbe sale le couvrait jusqu’aux yeux, qui étaient chassieux et rougis. Sylvie fut prise de peur et s’enfuit à travers les salles du château. Alors, Mme de Flamare parut en gémissant ; elle attesta les cieux que sa fille était pure comme l’agneau tondu ; que cette enfant tentait de loger la mer dans une coquille de noix ; qu’il demeurait vain de laisser trotter son cœur sur des sentiers qui se perdaient dans le désert des afflictions ; que Sylvie perdrait, sous l’empire de tels soucis, nobles, à la vérité, ce fard dont la nature avait orné son visage de jeune déesse. Il était bien téméraire à des mortels de vouloir panser des blessures innombrables. Et elle conta l’histoire des brebis perdues et affamées ; l’une d’elles, ayant mangé dans la main du berger un morceau de pain rassis, un immense troupeau accourut des quatre coins de l’horizon, et de ses milliers de têtes avides étouffa le bonhomme. Quelque temps encore, elle accumula images et paraboles, en accabla Sylvie, puis courut dissiper les rêves de Claude qui, en ces heures, poursuivait le dernier vers d’un quatrain galant.
Peu de jours après, elle fit atteler son carrosse pour aller réveiller de sa voix fière son hôtel, qui s’élevait à Limoges sur la place Dauphine. Elle ne put décider Sylvie à la suivre et à quitter pour n’y revenir qu’au mois des roses, la terrible campagne sanglée dans le baudrier de l’hiver.
IV
Mme de Flamare, en son hôtel de la place Dauphine, qui était régi par de fidèles serviteurs, ouvrit son salon avec bruit, et bientôt, il fut rempli par des dames de son âge, assidues à l’écouter en croquant des sucreries dont les tables étaient chargées. Elle éprouva vite quelque langueur d’être éloignée de Sylvie. Elle lui écrivit chaque jour des lettres rapides. C’était une chronique de tout ce qui arrivait de marquant dans la ville.
— Toute-Belle, lui manda-t-elle, un soir, en revenant du théâtre que régissait le sieur Besse, vous ne sauriez imaginer le plaisir que j’ai eu en voyant de bons comédiens jouer : la Rosière de Salency. Cela est doux, mignon, du plus bel air. Limoges est un petit Paris, il faut bien l’avouer. La fille qui tenait le rôle de la rosière avait un œil un peu trop assassin pour jouer la vertu même aimable, mais, enfin, tous les garçons qui assistaient à ce spectacle lui pardonnaient, les monstres, de faire pirouetter sa jupe rayée de rose et de vert, car elle montrait des jambes faites au tour et comme il n’y en a pas chez le marchand. Le comte, l’homme sérieux, a beaucoup ri et il a daigné applaudir. Il aurait dû vous enlever de cette tanière d’Argé et, de force, vous mettre en croupe sur son cheval. Tous les yeux se fussent détournés de la sémillante rosière ; vous eussiez rallié tous les regards. On a joué une autre pièce où l’on voyait un mendiant magnifique, qui portait une barbe aussi large qu’une pelle de boulanger. Il a dit des choses ravissantes, mais il aimait mieux les baisers que les liards, car, à tous moments, on venait l’embrasser. Ce mendiant se nourrissait de baisers, c’est pour cela qu’il était si beau. Il avait un nez aussi noble que celui du comte. Je dis : il avait, car un mouvement un peu brusque, dans une embrassade, le fit tomber et découvrit le naturel, qui n’était guère plus gros qu’un haricot de forte taille. Il le ramassa et le rajusta avec beaucoup de grâce, en chantant d’une voix si mélodieuse que peu de spectateurs s’aperçurent de cette chute. Tel est le pouvoir de la musique ! Mais moi j’ai de bons yeux ; et il y a longtemps que j’ai vu qu’il n’était au monde plus belle enfant que ma Toute-Belle. Hé, là-bas ! Hé, là-bas ! Arrivez vite, ou je cours vous chercher, dussé-je en perdre mes pantoufles de soie !
C’était là un brimborion de billet, qu’elle avait tracé après minuit, en buvant deux doigts de vin d’Espagne. Les lettres qu’elle écrivait chaque jour montraient plus d’ampleur.
Elle revint sans crier gare au château d’Argé, dans la semaine de la Chandeleur. Elle apportait trois caisses de robes et de chapeaux, qu’elle avait achetés chez la meilleure marchande de modes. Sous les regards de Sylvie, elle déploya deux robes de satin à raies vertes et violettes, une pelisse de satin parée de queues de renard, un manchon de loup de Sibérie adouci par des rubans frivoles et un immense chapeau à l’espagnole.