— Ah ! monsieur le comte, monsieur du Bougon, il faut bien sourire un peu. Les grâces, les jeux, les ris ont plus de pouvoir qu’une troupe de guerre en ce temps-ci, tra la la li, en ce temps-là, tra la la la… Que dites-vous ? Oui, il vaut mieux que vous gardiez le silence… mais, monsieur, vous pouvez me répondre si vous voulez…
Sylvie, pour fêter l’arrivée de tant de choses ravissantes, s’était assise au clavecin et chantait un air d’Orphée ; Claude lui répondit par un chant mélodieux, tiré de l’Aspasie de Grétry.
Jacques Chabane se tenait en arrêt, dans une encoignure de fenêtre. Sylvie s’arrêta de jouer ; il lui parut que le regard du garçon la touchait :
— Vous pouvez vous en aller, Jacques, dit-elle.
Mais Mme de Flamare entra, en pinçant ses jupes du pouce et de l’index, le petit doigt en l’air.
— Il est gentil, cet enfant ; par son œil bleu, il mérite d’avoir du sang de même couleur.
Et elle le prit familièrement par la pointe du menton.
Tous les jeudis, le curé Broussel disait la messe dans la chapelle d’Argé. Avant qu’il eût atteint la quinzième année, Jacques Chabane la servait. Ce jour-là, il endossait sa veste la plus propre, mettait des bas fins et des souliers à boucles. Il avait fort bon air quand, d’un geste noble, il élevait le missel. Pour rien au monde, il n’eût manqué cette fête. Dès son plus jeune âge, il avait été enfant de chœur à l’église de Bonnal. Le curé, voulant le pousser dans les saints ordres, lui avait enseigné les premiers rudiments du latin, les règles de la langue française, tout en lui permettant de lire et d’admirer les bons auteurs comme Massillon et Fléchier. Il devinait en ce garçon une intelligence vive et un caractère bien trempé. Mais Jacques ne répondit pas à ses soins ; il ne pouvait se résigner à se séparer du siècle. Il préférait une humble vie tissée de peines et d’obscurs plaisirs à celle qui est faite de silence et de mortification. Depuis le jour où il brisa une burette sur les dalles de la sacristie, dans un mouvement d’extrême violence, et se déchirant les mains aux parcelles du verre broyé, l’abbé Broussel n’osait plus lui faire le moindre reproche. Il s’était mis à genoux pour implorer son pardon, mais un garçon qui montrait un sang si bouillant ne pouvait être un messager de paix.