— Ah, madame ! Il y a tant de misère, dit le curé Broussel… Retire-toi, mon enfant.
Jacques Chabane sortit en cachant une grande déception. Il avait cru remarquer que Claude affectait de ne pas le regarder. Mme de Flamare continua quelque temps de jouer au piquet avec l’abbé Broussel mais, son indignation étant tombée, elle se taisait et cachait une secrète angoisse.
V
On ne donna pas suite au pillage du grenier à blé de la Rebeyre. Des nouvelles étranges couraient ; une sorte de peur en brouillards tournants ; une puissance obscure qui soufflait dans les cheminées paysannes où l’on se serrait autour du feu en mangeant de mauvais pain.
Le comte vint au château d’Argé. Il était soucieux et n’accabla pas son fils de conseils et d’objurgations. Depuis que, par un édit du roi, les États généraux avaient été convoqués, il ne cessait de s’agiter. Le 11 mars s’étaient réunis les députés de la sénéchaussée qui devaient nommer les électeurs qui désigneraient à leur tour les députés aux États de Versailles. Le cahier des doléances rédigé, l’espérance et la justice, la chicane et la révolte s’y mêlaient.
— Je crois, monsieur, dit le comte à son fils, que l’heure est grave. Peut-être avez-vous bien fait de ne pas songer aux affaires sérieuses. Vous serez plus dispos quand le roi aura besoin de vous. Je vais à Paris et ne reviendrai pas vite à Villemonteil. Je serai l’hôte de votre beau-frère, M. Félicité de Flamare. Je ne veux pas redire quels affronts j’ai dû essuyer cette année. Il faut tailler et recoudre.
Il baisa aux joues Sylvie, garda un moment les mains de Claude dans les siennes et embrassa solennellement Mme de Flamare, qui avait le souffle coupé par l’émotion. Puis, tournant les talons, il s’en alla et remonta à cheval.
VI
Mme de Flamare ne voulait plus habiter son hôtel de la place Dauphine, elle se croyait en meilleure sécurité au château d’Argé. Le printemps ne ramena pas la tranquillité dans les esprits. Les filles de cuisine et les garçons d’écurie n’obéissaient plus et agissaient à leur guise. La douceur de Sylvie ne les désarmait pas et Claude, d’un naturel si calme, enrageait. Il renvoya la plupart de ses gens ; il avait changé de vie, refermé les livres des poètes. Sylvie s’asseyait moins souvent au clavecin ; les airs chéris, elle les rappelait tout bas, avec crainte ; quand les loups sortaient du bois, pouvait-on chanter les mélodies des bergeries et de l’amour ? Elle passait ses journées à tricoter des laines pour les pauvres gens. A Bonnal, en simple appareil, elle frappait à la porte des chaumières ; quand elle paraissait, on ne pouvait que l’aimer. Elle maîtrisait son effroi sous ces toits pleins de misère où l’on vivait sur la terre battue. Elle laissait sur de méchants meubles un écu, un louis d’or, et s’en revenait bien triste de ne pouvoir apaiser toutes les souffrances. Quelquefois, elle s’asseyait sur un banc de bois, à la porte de la forge où travaillait le père Chabane, aidé par son fils. Jacques venait la saluer avec respect. Il lui dit un jour :
— Ah ! madame, il y a du nouveau ! Après les États généraux, tout le monde connaîtra le bonheur.