Il se mit à rire aux éclats et découvrit de solides dents blanches :
— Les méchants profiteront quelque temps de ces changements. Mais on ne touchera pas à un cheveu de votre tête.
Sylvie était souvent accompagnée par son petit chien Cabri ; il furetait çà et là dans les ruelles. Un soir, comme elle revenait au château à la nuit tombante, elle s’aperçut qu’il ne gambadait plus à ses côtés. On le chercha pendant plusieurs jours, mais Sylvie ne devait plus le revoir. Il avait été sans doute empoisonné ou assommé à coups de trique.
Mme de Flamare était corpulente. Aussi se rendait-elle à la messe du dimanche sur une mule ornée de pompons rouges et d’une selle en peau de Maroc. Elle aurait pu faire atteler son carrosse, mais elle aimait à cheminer ainsi en croupe au bruit des grelots et tenant les rênes d’une main ferme. Quand elle entrait dans l’église, l’office était commencé. Elle prenait place dans le banc de chêne aux armes des maisons de Flamare et d’Argé. Lorsqu’elle s’agenouillait, on entendait bruire sa robe de soie. Elle était croyante, mais il ne lui plaisait pas que la messe se prolongeât, et si le curé Broussel prêchait trop longtemps, elle toussait ou faisait résonner son chapelet pour l’avertir d’imiter les Romains dans leur concision.
Le matin de Quasimodo, comme à l’habitude, elle fit harnacher sa mule et, s’aidant d’un escabeau, elle y monta en se moquant du carrosse où s’asseyaient Claude et Sylvie. La mule allait au pas et Mme de Flamare saluait de la main les gens qu’elle rencontrait. Avant d’arriver à Bonnal, il fallait franchir un fort ruisseau. La mule entrait dans l’eau, qui lui montait à peine aux genoux, et Mme de Flamare était fière de cet exploit.
Quand elle arriva près du gué, un homme sortit du bois voisin et la salua à voix haute. Elle vit qu’il était fait comme un diable, mais elle répondit :
— Bonjour, mon ami…
Comme elle traversait le flot, l’homme ayant bondi, fit tourner un gourdin qu’il cachait derrière son dos et l’abattit sur les naseaux de la mule qui se cabra. Mme de Flamare tomba lourdement et s’évanouit. Lorsqu’elle reprit connaissance, elle tremblait de peur et de froid. Sa robe était pesante et souillée. Elle se releva, appela sa mule qui broutait sur la rive une herbe courte et cria au secours, mais en vain ; la campagne était déserte. Elle eut grand’peine à remonter sur sa bête. En arrivant au château, elle s’alita. Claude et Sylvie, ne la voyant pas venir à l’église, avaient fait le chemin qu’elle suivait d’habitude, sans la rencontrer. On appela en hâte un médecin. Elle ne put jamais expliquer ce qui était arrivé, car elle ne cessa de délirer. Elle mourut après cinq jours de fièvre ; Sylvie et l’abbé Broussel, qui se penchaient à son chevet, n’entendirent que des mots de pardon mystérieux, qu’elle mêlait à ses derniers soupirs.
VII
La mort de Mme de Flamare frappa cruellement Sylvie. Cette femme, qui agitait l’air de ses paroles et de ses gestes, cachait un bon cœur. Par son testament, elle laissait mille louis aux pauvres de Bonnal et deux mille livres au curé Broussel. Elle avait voulu reposer dans le petit cimetière où dormirait à son tour sa fille chérie, dans la sépulture de la maison d’Argé.