Tout à coup vint jusqu’au parc et sur la tête de Sylvie le murmure des cloches de Bonnal. Ce n’était pas l’heure de l’Angélus aux trois notes pures. Une sorte de vent, qui soufflait sans qu’une feuille ne bougeât, chassa Sylvie.

Les gens du château se précipitaient au dehors, armés de broches, de couteaux à couper les viandes, de hallebardes rouillées, de masses de bois. Les plus heureux couraient sur la route, en élevant dans chaque main une paire de pistolets. Seuls demeuraient les femmes et les enfants qui gémissaient. Un grand cri se perdait au loin :

— Aux armes ! Les voilà, les voilà !

Les cloches sonnaient toujours ; Sylvie appela Claude, mais Jeanne Cabiaud, sa nourrice, l’avertit qu’il était monté à cheval et la supplia de ne point sortir, car elle serait égorgée sans pouvoir se défendre. Des brigands mettaient à feu et à sang le pays. Du Dorat, il ne restait que des pierres noircies ; Confolens était un monceau de cendres ; Bellac en péril, et bientôt ils cerneraient l’étang de Rouilles, pour y noyer les captifs, qu’ils avaient ravis en si grand nombre que leur marche en était ralentie. Les cheveux, à cette pensée, se dressaient tout droits.

Sylvie cria :

— Ils le tueront ! Ils le tuent !

Elle voulut se précipiter au dehors, mais ses jambes se dérobèrent et Jeanne Cabiaud la tenait fortement embrassée, pour qu’elle ne pût sortir.

Claude d’Argé avait gagné, à cheval et tout armé, la place de l’église de Bonnal ; Jacques Chabane et son père, plus de trois cents paysans se serraient autour de lui. Du clocher sortait une clameur continue que lançaient des sonneurs affolés, comme s’ils pouvaient ainsi repousser l’armée mystérieuse.

Le curé Broussel éleva un crucifix de cuivre et dit les prières qui préparent aux affres de la mort violente.

Des envoyés, l’œil écarquillé comme par les hallucinations de la faim, survenaient de moments en moments. On apprit que Champagne-Mouton et Allou brûlaient ainsi que bottes de paille. Des femmes qui portaient un petit enfant, imploraient secours. De vieux hommes poussaient devant eux des vaches maigres, rassurés par l’épée nue que gardait au défaut de l’épaule Claude d’Argé.