Enfin, il ébranla son cheval et s’avança, suivi de sa troupe en armes, sur la route de Bellac. Tous se taisaient et, sous le soleil de juillet, marchaient avec prudence. A une lieue de Blond parut sur la route un homme nu et qui dansait une sorte de bourrée, en chantant des paroles inintelligibles. On voulut lui porter secours, mais il s’enfuit à travers champs avec une agilité surprenante. Chacun pensait que la seule vue des brigands l’avait rendu fou. Du clocher de Blond sortait le tocsin. Claude d’Argé arrêta son cheval.
— Mes amis, revenons à Bonnal. Le courage grandit près du foyer en péril.
— Est-ce que vous auriez peur ? répondit le père Chabane, qui fit tourner entre ses mains une énorme barre de fer, comme il eût fait d’une canne de jonc.
Claude d’Argé ne répondit pas, mais il entraîna vers Bonnal la compagnie rustique. Jacques Chabane l’admirait, comprenant bien que la sérénité est le propre des bons capitaines.
Le soleil déclinait, et le tocsin sonnait toujours. Sur le parvis de l’église, le curé Broussel priait encore. Enfin, les sonneurs lâchèrent les cordes, car leurs mains saignaient.
Claude d’Argé mit pied à terre. L’espérance renaissait ; on se demandait si la horde n’avait pas été décimée. A ce moment, on vit venir, par une ruelle grimpante, un bourgeois de Blond, qui montait une mule pacifique. Il était fort gras et, dans son visage bien nourri, ses yeux brillaient. Il poussa sa monture vers Claude.
— Ah ! monseigneur, soyez vigilant ! Les brigands s’avancent. Un bruit comme peut en répandre le feu de l’enfer étant venu jusqu’à mes oreilles, j’ai eu l’audace de m’approcher de la ville de Bellac. Hélas, j’ai vu s’obscurcir le jour d’une prodigieuse fumée qui montait sans doute d’un amoncellement de cendres.
Claude d’Argé, après huit heures de cette comédie, interrogeait en vain l’horizon.
— Je crois bien qu’il s’agit d’une armée fantôme.
— Monsieur, repartit l’arrivant, en abandonnant les rênes de sa mule pour élever ses bras vers le ciel, ne parlez pas ainsi, je vous en conjure. J’ai lié un commerce agréable et sévère avec les esprits du feu et des eaux. Ils reconnaissent ma sagesse que l’âge a scellée ; et ils m’avertissent par grâce et bonté de tout ce qui peut réjouir ou navrer la boule terrestre. Les anciens lisaient le futur dans le vol des oiseaux ou dans leurs entrailles répandues. Je peux dire sans orgueil que j’ai le pouvoir de découvrir l’avenir dans la graisse bouillante d’un cochon de lait. Ce qui arrive ne m’a point surpris. Veillez, messieurs ! Je reviens vers ma cité de Blond qui est préservée, car elle cache, en ma personne, un enchanteur. Je vais célébrer le mariage du roi avec la Liberté qui est bonne fille. Bonjour, messieurs.