Au dehors, des grenouilles radotaient sur les étangs invisibles.

XIII

Une fille de Jeanne Cabiaud, femme d’un garde du château, avait été mandée en toute hâte. Elle s’appelait Marie et montrait cet embonpoint modéré, ce teint clair qui sont un des signes de la bonne nourrice. Ses seins, assurait sa mère, avaient la grosseur voulue et contenaient un lait délicieux ; ils n’étaient point trop pesants ni durs, ce qui peut rendre l’enfant sauvage et camus. A peine eut-elle commencé d’allaiter le petit que sa mère, qui gouvernait la cuisine, veilla à ce qu’elle mangeât du pain fait de pure fleur de blé, bien levé et bien cuit, quelques chairs de veau, d’agneau ou de volaille, en bannissant les épices et les viandes salées. Peu de vin, aucune chose lourde, et penser uniquement au nourrisson en éloignant les songes et les faits amoureux. Les œufs mollets, les bouillies de farine et les pieds de cochon d’Inde devaient garder au lait sa blancheur et sa douce force.

Sylvie aurait voulu nourrir son enfant, mais Claude ne l’avait pas permis, lui trouvant trop de fragilité.

Elle gisait sur une chaise longue, dans un amas de dentelles. Les femmes du pays la visitaient, quittant leurs sabots et entrant nu-pieds ou en chaussettes de laine. Elles donnaient des conseils, cherchaient et retrouvaient le bon chemin des coutumes. Mais Jeanne Cabiaud était maîtresse en ces choses. Déjà l’enfant avait mangé un morceau de pomme cuite le vendredi qui avait suivi sa naissance et il serait fort pour toute sa vie. Il faudrait lui tailler les ongles sous un rosier blanc, pour qu’il ait une voix qui répande un charme.

Sylvie chantait, pour l’endormir, ces berceuses qui se balancent sous le seuil entr’ouvert de la vie, des chansons simples avec des silences ; il n’est pas besoin d’élever la voix, quand le jour d’un petit enfant blanchit le ciel.

Elle et Claude, ils s’en revenaient, tout émerveillés, vers le temps de l’enfance. Ils repoussaient les inquiètes pensées ; de la blancheur les couvrait. Jeanne Cabiaud avait conjuré le mauvais sort en attachant au cou de la nourrice un sachet d’étoffe plein de gros sel.


Le comte annonça son retour par une lettre de Paris. A peine était-il revenu en ses terres de Villemonteil, qu’il fut attaqué par une troupe de paysans armés de faulx et qui avaient juré d’arracher des tourelles et des toits les girouettes dont ils étaient ornés. Il rassembla ses gens, fit déployer le drapeau rouge et lut à haute voix la loi martiale. Puis il donna l’ordre aux agresseurs de se retirer. Comme ils refusaient, il monta à cheval, et les dispersa sans effusion de sang. Le lendemain, au point du jour, ils assaillirent Villemonteil, au nombre d’environ trois cents. Ils incendièrent une aile du château qui, en cette saison chaude, brûla avec une effrayante rapidité. Le comte, surpris sans armes, eut le temps de sauter à cheval et de s’enfuir sur la route de Poitiers. Ces sinistres nouvelles furent cachées avec soin à Sylvie.

Un matin du mois d’août, Jacques Chabane vint au château d’Argé. Il était vêtu pauvrement, mais avec beaucoup de propreté et quelque recherche. Il osait enfin se servir de ces paroles inutiles et polies qui distinguent les hommes de qualité. Il présenta ses respects à Sylvie et son regard était plein de gravité. Claude refrénait son impatience en l’entendant dérouler son discours. Mais il lui prêta une grande attention quand il s’écria :