Claude d’Argé ne répondit pas à cette question âprement posée. Mais il parla de la malice qui allait se former.
— Je sais que l’uniforme blanc est aujourd’hui remplacé par l’uniforme de la garde parisienne : bleu de roi, revers et parements blancs, collet rouge montant, doublure blanche avec passepoil rouge, veste et culotte de drap blanc à boutons dorés, chapeau bordé d’un galon noir et paré de la cocarde tricolore. Je ferai les dépenses qu’il faudra pour que notre troupe soit bien équipée. Adieu, monsieur, vous pouvez compter sur moi.
Il avait hâte de le congédier, car il ne pouvait plus soutenir son regard.
XIV
La fin de l’année 1789 fut marquée par maintes violences. Une bande avinée assaillit l’église dans la semaine de Noël. Des bouviers, des artisans, des femmes traînèrent les bancs de la maison d’Argé à travers la nef et les brisèrent sur la place. Le curé Broussel tenta de s’y opposer. On le repoussa et un langueyeur menaça de lui arracher la langue ; il s’agenouilla alors devant l’autel et pria, tandis qu’une ronde se formait autour des bancs, que l’on avait enflammés. La milice accourut pour dissiper les factieux. Claude d’Argé fut entouré d’énergumènes et frappé. Jacques Chabane le sauva en appelant à l’aide son père qui, de ses bras noueux, le dégagea. La danse reprit de plus belle et des filles haut troussées, au milieu des rires, sautèrent le bûcher. Jacques Chabane, dans l’uniforme que Claude d’Argé avait payé, s’effrayait de ce brusque débordement.
La nuit arriva et, dans l’église, le curé Broussel, soutenant son corps de ses mains jointes et appuyées sur les marches de l’autel, priait toujours. Quand il monta à la tribune pour sonner l’Angélus, il vit avec douleur que l’on avait coupé les cordes. Il dit à genoux la prière angélique et la cloche sonnait quand même dans son cœur.
XV
Par une journée de janvier 1790, un homme à cheval porta une lettre au comte d’Argé et repartit à la nuit tombante. Elle était datée d’une ville des Flandres. Le comte mandait à son fils qu’il avait quitté la France pour mieux servir le roi. Le temps était proche où il serait délivré et le pays avec lui. « Songez, monsieur, écrivait-il, en terminant une longue lettre où il exhalait sa colère et son espoir, songez, le moment venu, à rallier les fidèles troupes qui vont sauver, aux regards de l’Europe indignée, l’honneur du royaume. » Ce ton élevé cédait en s’achevant sur la plainte d’un vieil homme qui n’avait pu embrasser son petit-fils.
Claude était déchiré par des sentiments contraires : devait-il abandonner, même un jour, Sylvie et son fils, en ces temps de trouble ?
Il avait commandé quelque temps la troupe qui se décorait du titre de milice et qui obéissait avec impatience. Il la confia aux soins de Jacques Chabane.