Des représentants de la noblesse du Périgord, de l’Auvergne et du Limousin s’étaient pressés à Villemonteil, pour honorer les fêtes du mariage. Félicité de Flamare, dont le cadet Armand était mort aux Indes pour le service du roi ; le comte des Gontiers, Hubert de Combles, baron de Saint-Ouen, capitaine commandant au régiment de Penthièvre-dragons ; Charles-Albert de Villesauve, lieutenant des maréchaux de France, ancien capitaine commandant au régiment de Royal-cavalerie, chevalier de Saint-Louis ; M. l’abbé Hubert-Anselme de Virollier, seigneur de Morel ; Jacques d’Armaux, chevalier seigneur de Combard, officier de mousquetaires ; le comte de Claroy et de Grandchamps, seigneur de Vormy, Civaux, Puybel, Valbon et autres lieux, mestre de camp de cavalerie, sous-lieutenant en la compagnie écossaise des gardes du corps du roi, chevalier de Saint-Louis. Pour les nommer tous, il eût fallu une vive mémoire.

Sylvie, près de sa mère, avait l’air d’une petite princesse des fables environnée d’enchanteurs. Les gens de Bonnal s’étaient réjouis pendant trois jours. Le vin répandu à flots avait baigné les quartiers de viande ; les danses, bourrées, pelélé, aigue de rose, tisonnèrent le bon plaisir. Cette liesse marqua le printemps de l’an de grâce 1788. La lune d’amour était toujours dans son plein quand l’automne arriva. On le vit briller, çà et là, dans la toison des châtaigneraies. A la faveur du soleil et des pluies mêlées, la colline, la vallée de Gartempe, s’ouvrirent aux forces de la couleur.


Souvent, Claude d’Argé montait à cheval ; Sylvie, assise sur une jument blanche, l’accompagnait. Ils allaient au pas, échangeant peu de paroles, mais recevant les voix de la nature. Par un sentier tournant, ils gagnaient le faîte des collines de Blond. A mesure qu’ils montaient, l’étang de Rouille bleuissait dans l’écharpe de la prairie et des bois. L’horizon se reculait au fond du ciel. Ils arrivaient à ce point rocheux d’où le regard devine les monts de Guéret et d’Ambazac, ceux de Saint-Junien et de Mazerolles, dans une fumée bleuâtre que propage la saison. Une immense grappe d’or en pleurs s’écrasait dans les forêts, sur les plateaux où la bruyère devenait sombre, à travers les herbages, autour des eaux ; et l’éternelle magie s’élançait.

Sylvie s’asseyait sur l’herbe fine qui pousse entre les rochers, dans ces lieux que le paysan a nommés : la ville des pierres, et où habite la vieille mélancolie, assise et voûtée, ne regardant que son cœur noir.

Claude, haut guêtré, sanglé dans son habit de cheval, la bride passée au bras, aimait à tourner son visage rafraîchi au vent de l’horizon découvert où le jour changeait comme la plume des colombes. Il avait le nez long et mince des d’Argé, une bouche grande et le menton peu dessiné, un teint pâle que chauffaient de larges yeux. De sa taille brève et bien prise, il ne perdait pas un pouce. Ce soir-là, il se prit à soupirer :

— Sylvie, se peut-il que des violents pourchassent le cerf et même le sanglier, au milieu de ces arbres et de ces rochers paisibles ! Avons-nous le droit de pousser notre galop avec l’appétit du sang, dans cette nature où le Dieu des mondes nous regarde ? Pour moi, en ces lieux, il me semble que je nage dans un océan d’amour. Les sources sont mes sœurs et ces châtaigniers si nobles, mes frères.

Ce que disait Claude semblait mélodieux à Sylvie. Elle l’écoutait et cueillait quelques fleurs sauvages, qu’elle attachait près de son sein, que les Amours avaient formé ; ou bien elle appuyait sur l’épaule de Claude sa petite figure couleur de la fleur d’églantier. Fossette au menton où l’on eût voulu boire un pleur de l’aurore ; nez court et droit, au-dessus d’une bouche rouge, dont le sourire montait aux yeux, où vivait le plus doux rayon du ciel ; une blonde enfant de soleil et de plaisante saison.

A mi-route du château d’Argé, ils avaient faim et ils mangeaient dans leurs métairies, de la chair de ces animaux que l’on égorge coupablement. Sylvie prenait parfois en selle un agneau blanc, un pigeon gracieux. Dans le parc, elle gardait quelque temps la bête frisée en élevant une houlette où était noué un ruban de soie. Son petit chien, Cabri, que Félicité de Flamare lui avait rapporté de Londres, montrait les dents à l’intrus ; ses abois le repoussaient en arrière, mais il revenait de plus belle à la rescousse.

Elle avait nommé « Ver-Luisant » un agneau brun, en souvenir d’un soir où, dans un buisson, brillait une perle verte, tandis que Claude parlait d’amour.