Un après-midi pluvieux, le comte d’Argé arriva de Villemonteil, sans crier gare. Il sauta de son cheval et parut, tout chamarré, en grand habit, la main sur la garde de son épée. Sylvie, qui se tenait dans la salle, trembla à cette approche, et Claude laissa choir le tome des Mémoires d’un homme de qualité, qu’il lisait à haute voix.

Le comte entra, en levant ce nez long qui était une preuve de noblesse, jauni et dur comme une barre de vieil ivoire. Ses yeux gris prirent feu en découvrant le futile passe-temps de son fils. D’une botte éperonnée, il tenta d’écraser Cabri, qui était l’agilité même, et se cacha sous une commode ventrue.

— Monsieur, vous n’arriverez jamais à ces honneurs que dispense le roi. Je vois avec tristesse, et non sans une pointe de courroux, que votre jeunesse se prend au miel des barbouilleurs de papier. Du miel, non ! De la glu où se débattent les sots. Un Prévost, un sieur Rousseau, valent-ils que vous attachiez vos yeux sur leurs ouvrages ? Hélas, les hommes les mieux nés sont tombés dans ces pièges. Portez vos regards vers ces charges qui vous mettront en bon équilibre. L’étoffe ne manque pas ; il y faut tailler sans relâche. C’est le vêtement qui fait l’homme.

— Je ne suis pas si mal habillé que cela, répondit Claude d’une voix douce.

— Vous moquez-vous, monsieur ! s’écria le comte d’Argé. Est-ce de drap et de soie dont il s’agit ! Je n’aurais dû vous laisser ce manoir, mais vous tenir sous ma coupe à Villemonteil. Vous ne craignez pas de remplacer les sièges de bon chêne par des sophas et ces petits fauteuils mièvres. Levez-vous, monsieur !

Claude se leva, brusquement.

— Vous ne comprenez pas, monsieur. Je parle au figuré. Quand je dis : Levez-vous ! tout en restant moi-même assis, c’est à votre âme que je m’adresse. Vous êtes un sot !

Sylvie ne soufflait mot ; mais Mme de Flamare parut au moment où le comte allait dérouler de nouveaux reproches. Il lui baisa les mains, qu’elle tendit comme un rare trésor.

— Vous partez déjà ? dit-elle, d’une voix qui lui donnait congé.

Il savait bien que cette femme le démontait ; et, avec prudence, il battit en retraite.