Dans sa robe à paniers, Mme de Flamare montrait beaucoup de majesté, mais, peut-être, mettait-elle trop de rouge sur son visage fendillé, s’apprêtant ainsi une tête de grosse poupée peinte par un artisan enivré et malhabile. Portant sans grande amertume un veuvage précoce, elle passait les beaux jours au château d’Argé. Elle voulait régenter Claude mais, au fond, elle le méprisait un peu. S’il n’eût été marié à sa fille, elle ne l’eût aucunement distingué. Hors Sylvie, elle n’était charmée que d’une autre passion, celle du linge. Quand elle s’ennuyait, elle faisait étaler sur des tables, par des chambrières, maintes piles de draps, qui s’élevaient peu à peu jusqu’au plafond. Alors, elle grimpait sur des chaises pour mieux contempler ces amas de toiles fleurant la lavande. Toute une semaine ensoleillée, elle assistait à ces déploiements ; elle supputait la blancheur et le grain du tissu. Puis, les armoires refermées, lasse, gémissante, elle s’enfonçait dans une bergère. Les doigts croisés sur son giron, elle parlait sans relâche, éveillait cent digressions, et pouvait expliquer pendant une heure pourquoi le soleil avait succédé à la pluie. Elle lançait un souvenir, le rattrapait et le relançait, d’une langue légère dont on apercevait la petite palette entre les bonnes lèvres, ponctuées d’un bouquet de duvet. Le moindre événement lui permettait de le grossir et de le loger, comme un noyau de cerise, au centre d’un potiron de fables. Si nul ne l’écoutait, elle ne s’en souciait ; seule, elle jetait des interrogations et se faisait à soi-même les réponses. De temps à autre, elle se considérait au miroir, s’écriait : « Je suis faite comme un monstre ! » et ajoutait un nouveau rouge, qu’un franc buveur eût envié, à celui qu’elle étalait chaque matin sur son visage, qui prenait la gaie couleur d’un pot de confitures de groseilles.

— Voilà qui répare l’outrage des ans, disait-elle.

Elle était heureuse près du singe que lui avait rapporté des Iles Félicité de Flamare, et elle s’amusait follement si l’animal lui lançait à la tête les noix qu’elle lui avait données. Elle l’appelait pendant une heure : « Petit polisson, malappris, assassin ! » et elle lui faisait une leçon sur l’étiquette des cours de l’Europe.

— Mes enfants, dit ce soir Mme de Flamare, en suçant un sucre d’orge dont elle avait fait provision, je ne puis concevoir que le comte se détourne de moi. Je lui révélerais des secrets que, seuls, les grands ministres ont détenus. Je lui tracerais la route des premières charges de l’État. Je lui contais, l’autre jour, l’histoire de la pomme reinette. Je la tiens de mon aïeule, qui était une femme de bon sens. Le roi voulait manger de ces fruits, qui rafraîchissent le sang et dispensent une longue jeunesse. M. de Flavareille lui en fit présenter une corbeille immense. Elles étaient grosses comme de petits melons, mais M. de Colbert surprit dans le regard du roi un secret courroux. Le jardinier leur avait ôté la queue, pensant bien faire. M. de Colbert répara cette bévue et une heure après on apporta un panier de pommes reinettes dont les queues avaient été respectées. Le roi en prit une et la fit tourner entre le pouce et l’index par sa tige ; c’était du plus gracieux effet. Il ne toucha pas à la corbeille de ce pauvre M. de Flavareille, qui en fut malade pendant trois jours. La vie est faite de petites choses et de choses petites. M. de Flavareille serait monté bien haut.

Le singe Ko-Ko, qui batifolait dans la cuisine, où il choisissait de sa main leste quelques reliefs, entra et sauta sur une console. Entre ses doigts velus, il fit danser une pelure de cette pomme de terre que Parmentier venait de mettre en faveur.

Claude laissa Mme de Flamare en compagnie du singe Ko-Ko et se réfugia dans une sorte de boudoir orné de tous les brimborions que la mode répandait. Il voulait lire à son inspiratrice trois sonnets qu’il avait intitulés : le Matin, le Midi, le Crépuscule. Il les murmura à l’oreille de Sylvie.

II

L’automne jeta son feu au vent d’ouest qui tondait les châtaigneraies ; et saint Martin leva sa crosse sur le pays : une haute lumière qui cachait l’avancée des jours froids.

Par un matin de novembre, arriva de Paris une voiture pleine de meubles, d’objets, de tentures que Mme de Flamare avait achetés pour le plaisir de Sylvie. C’étaient des sièges recouverts en tapisserie de Beauvais et d’Aubusson, des estampes de Moreau le jeune, une pendule rocaille, trois paires de bras, ornés de feuilles de laurier ; une tenture de gros de Tours où l’on voyait, se mêlant : plumes, rubans et fleurs ; des guéridons tournés par les Amours, une coiffeuse en amarante, une table à ouvrage en acajou parées de bronze ciselé ; deux paires de vases en albâtre ; un baromètre en bois doré où Cupidon abandonnait son carquois. Des petits chenets remplacèrent dans la cheminée les landiers de fer forgé. Mme de Flamare gémit :

— Ils sont perdus dans ces antres, les pauvres mignons !