Il pouvait être huit heures de relevée. Jeanne Cabiaud mordait son tablier pour s’empêcher de crier.

Claude prit dans ses bras Marie-Gabriel et le petit dodelinait sa tête où les cheveux faisaient comme une touffe de plumes. Il le reposa dans son berceau ; et il le caressa sous le menton pour le faire rire. Puis il le balança, pour qu’il s’endormît. Sylvie le considérait avec ardeur ; elle découvrait la fragile élégance de celui que la nature avait formé pour une vie facile. Le corps aurait-il la force de l’âme ?

Il s’habilla à la façon des hommes de négoce. Il sourit de se voir ainsi accoutré.

Dans la cour, deux chevaux sellés attendaient. Il voulut parler, mais il ne put que tenir embrassée Sylvie. Et, en étouffant le bruit de son pas, de peur d’éveiller Marie-Gabriel, il s’en alla.

XXII

Jacques Chabane apprit le départ de Claude d’Argé, mais, pour le moment, il lui plaisait d’en ignorer les vrais motifs. Il se traçait une ligne de conduite, à l’exemple des héros dont il avait lu l’histoire. Il délaissait la forge où le travail n’abondait pas, les terres demeurant en friche, par grandes étendues. Il passait des journées et des nuits de veille, à lire pêle-mêle les livres de l’Encyclopédie, qu’il avait empruntés à la bibliothèque d’Argé. Il repoussait à présent les Mémoires d’un homme de qualité, où il méprisait une vie trop facile ; cette Manon, qui l’avait fait tant pleurer, il la plaignait d’être tombée dans les pièges de l’or et du plaisir, tendus par un garçon que les vices de la noblesse avaient corrompu, et qui, en d’autres temps, eût fourni l’étoffe d’un héros. Il apprit les lois de la physique et de la chimie, les éléments de la philosophie ; il poussait son intelligence dans ces domaines jusque-là fermés. Les hommes étaient malheureux parce que trop ignorants ; la religion attachait un bandeau sur le front de ceux qui tournaient à la meule. Et quand il démêlait quelque problème, une chaleur d’orgueil lui montait aux joues.

Pousser en avant son esprit, cela était nécessaire, mais il fallait aussi endurcir le corps, le préparer aux combats. Cette garde nationale, ce n’était qu’un troupeau ; il entrerait dans les cohortes et retrouverait le pas romain qui fit trembler l’univers.

Il s’exerçait à tirer au pistolet et il cassait une branchette d’arbre à une bonne distance. Il élevait et abaissait, pour le roulement de ses muscles, un fort essieu de voiture qui se rouillait devant la forge de son père. Il s’habituait à courir d’un pas cadencé dans la campagne, en des solitudes. Il éprouva ainsi le souffle de ses poumons. Bientôt, peut-être, il bondirait pour des assauts ou se plierait au rythme des longues marches dans la nuit. Sur un vieux cheval de trait, il aimait à sauter et à réussir ces mouvements de voltige qu’un ancien dragon lui avait appris.

Il démêla vite que le comte et son fils quitteraient la France, mus par des desseins inavoués. Ils allaient vers la défaite, car la nation était souveraine et serait terrible. Ces nobles se prenaient en des lacets de procureur. S’ils étaient montés à cheval, d’un seul élan, pour défendre, épée à la main, pistolet au poing, leurs privilèges, qui les aurait arrêtés ? Le marteau bien manié assouplit le fer, à coups redoublés. Tant pis pour ceux-là qui n’avaient pas su garder leur pouvoir. Il sentait avec force que la considération de ses compatriotes l’entourait à présent comme celle qu’il eût reçue étant noble, avant la révolution. Quand il passait dans les ruelles de Bonnal, il voyait bien qu’on l’admirait. Dans la salle commune, sa parole était écoutée des vieillards ; et des femmes l’applaudissaient.

Sylvie était seule ; il désira de courir vers elle, et plein d’une joie si sombre de savoir qu’elle veillait sans défense, sublime et fragile, sur le berceau de Marie-Gabriel, qu’il en fut effrayé. Le cœur ne devait pas sauter comme le chevreau. Il attendrait, en se maîtrisant, d’aller la voir en cet air nouveau qui l’entourait depuis que Claude était parti. Une espérance folle se levait dans le silence de ses nuits ; il baisait la miniature qu’il glissait sous son oreiller. Malgré l’ombre, la couleur du visage chéri rayonnait comme d’un soleil caché.