Après une semaine d’attente volontaire, il prit la route d’Argé. L’automne soufflait ses cendres ; dans les brouillards qui se déroulaient en fumées, des arbres dépouillés de leurs feuilles ressemblaient avec leurs ramilles serrées à quelques filets qu’un gel fabuleux aurait durcis au point de les empêcher de retomber sur des océans de brume. Dans leurs mailles ne se prenaient que les vapeurs de la nuée ou quelques corbeaux croassant.
Si Jacques Chabane, qui avait lu les Rêveries d’un promeneur solitaire, découvrait un peu du mystère de la nature, la mélancolie du sol et des eaux ne pouvait rien contre son cœur trop vif. A son gré, Sylvie lui souriait, oubliait Claude, et elle ne souffrait pas de son départ. Mais vite il rappelait la réalité dont on sent le poids. Il se demandait comment il occuperait la vie de celle qu’il osait aimer, comme les grands capitaines, mêlant force et ruse, occupent la plus belle des villes. Il se méfiait de soi-même et des premiers mouvements qui l’agitaient, pour n’en garder que l’utile et le possible.
Quand il pénétra dans la cour d’Argé, une sorte de tristesse sortait des murailles et des fenêtres mi-closes. De la meute des chiens, ne restait qu’un vieux labri à la gueule enrouée. L’herbe poussait entre les pavés ; l’immense verger n’était plus cultivé, sauf une parcelle.
Il attendit à la porte et frappa plusieurs coups qui éveillaient de longs échos. Il découvrait la misère de ce manoir formé pour des hommes puissants et qui n’était plus habité que par une femme et un petit enfant.
Jeanne Cabiaud, en ouvrant la porte verrouillée, s’écria d’une voix plaintive :
— C’est toi, Jacques Chabane, je ne sais pas si la pauvre Sylvie a le cœur d’écouter quelqu’un.
— J’ai à lui parler de choses pressantes, dit-il avec fermeté.
Jeanne Cabiaud le fit entrer, ne voulant pas mécontenter ce garçon. Il entendit la voix de Sylvie ; elle jouait sans doute avec Marie-Gabriel. Il monta le grand escalier tournant, jusqu’au seuil d’un boudoir plein des grâces finissantes du siècle. Comme il frappait à la porte, il entendit les coups de son cœur et s’efforça en vain de l’apaiser. Sylvie vint ouvrir ; elle ne s’étonna point. Et comme pour prévenir toute question, elle dit :
— M. d’Argé, vous le savez peut-être, est à Paris pour régler des affaires d’intérêt. Je ne sais quand il reviendra. Il aurait voulu vous voir avant de partir.
Jacques Chabane regretta de n’avoir pu le saluer.