Claude d’Argé et son père furent inscrits sur la liste générale, par ordre alphabétique, des émigrés de toute la République. Un arrêté du département avait constaté leur émigration, le 28 juillet 1792. Jacques Chabane savait que le directoire du district allait procéder à l’inventaire d’Argé et à l’estimation des domaines. Chaque semaine il venait au château et ne craignait pas d’être traité en suspect. Sylvie l’accueillait avec joie ; il était le seul ami qui lui restât fidèle dans la douleur. Elle en était très émue. Il s’asseyait près d’elle ; et, sous les regards de celle qu’il aimait plus que tout au monde, il devenait élégant et spirituel, comme un de ces hommes de qualité qu’il avait tant de fois enviés. Sa passion secrète répandait sur son visage un beau feu. Il arrivait que Sylvie oubliait le malheur des temps pour ne voir en lui qu’un aimable garçon. Quelquefois, il cessait de dire ces jolies paroles qu’il avait apprises dans les livres de l’abbé Prévost. Il laissait paraître son cœur ambitieux ; mais bientôt il modérait sa voix, adoucissait son regard, sentant bien qu’il faisait peur à Sylvie et que, à l’imitation des grands, il faut s’élever sans révéler son effort et son tourment.
Elle lui offrait quelques menus gâteaux où il baisait la trace de ses doigts. Il feignait d’admirer Marie-Gabriel, qui jouait près de sa mère. Un jour, Sylvie lui prit les mains dans un mouvement de reconnaissance :
— Jacques, vous êtes bon. Quand la révolution cessera et que l’ordre régnera de nouveau, je saurai reconnaître l’amitié et le dévouement que vous me montrez aujourd’hui.
Il aurait voulu l’étreindre et lui crier qu’il l’aimait. Il se maîtrisa à grand’peine et, pour cacher son trouble, il s’inclina en silence. Ce Claude d’Argé était un criminel qui trahissait la nation, mais cette femme était admirable !
Le 20 octobre, Jacques se présenta dans la matinée au château d’Argé, car, le soir même, le commissaire désigné par le district allait procéder à l’inventaire. Il dit à Sylvie d’un air grave :
— Madame, vous pouvez peut-être cacher quelques objets auxquels vous attachez une valeur particulière. C’est pourquoi je vous ai prévenue à l’avance.
Elle remercia dignement et pria Dieu de lui donner la force de supporter cette épreuve. Et lui, il la regardait, porté vers elle par une grande flamme qui le contractait.
Vers les quatre heures de relevée, le commissaire du district, qui se nommait Jean Laclôtre, se rendit à Argé, étant accompagné de Victorin Chansac et de Joseph Duchamp, conseillers municipaux à Bonnal. Le commissaire était un homme sanguin et vif, habillé de gros drap et portant haut la tête, comme si la hache de la loi le précédait. Jacques Chabane marchait à ses côtés et frappa à la porte maîtresse ; il n’eut qu’à la pousser, car elle était entrebâillée.
Jean Laclôtre attendit quelque temps dans le vestibule ; il s’impatientait ; bientôt Jacques Chabane vit avec saisissement paraître en haut de l’escalier qui enroulait la dentelle de fer de sa rampe, Sylvie qui tenait son enfant par la main. Elle descendit les marches dans une longue robe de soie, et si majestueusement, que les trois hommes se découvrirent ; c’était une petite princesse qui s’en allait, comme dans les grandes histoires du monde. Elle tourna vers Jacques ses yeux assombris. La première, elle parla :