— Vous venez, messieurs, pour faire l’inventaire du château qui appartient à Claude d’Argé ?

Elle eut la pensée de déclarer que son mari n’était pas émigré, mais elle la rejeta, ne voulant pas dissimuler quand Dieu lui envoyait de tels hôtes.

Jean Laclôtre annonça qu’il était en ces lieux pour exécuter la loi, datée des 12 et 24 mars 1792, et qu’il allait opérer en conformité d’icelle. Il sortit d’une poche de son habit une écritoire de cuivre et il tailla sa plume.

— J’obéis, messieurs, à la force de votre loi, dit Sylvie. Les portes ne sont pas fermées à clef ; souffrez que je ne vous suive pas.

Elle s’assit sur une banquette et elle tenait embrassé Marie-Gabriel. Elle pensait aux paroles que l’abbé Broussel redisait aux fidèles qui priaient dans le grenier de La Fourcade. Elle avait retrouvé dans un livre de la bibliothèque d’Argé le texte d’un sermon qu’il aimait à commenter, sur les âmes qui sont plongées dans la familiarité des ténèbres du purgatoire ou du monde. « Que cherchez-vous ? Pour voir où sont vos honneurs ? — Ah ! ne m’en parlez point ; ils ne sont plus. — Pour voir où sont ces beautés que vous avez idolâtrées ? — Hé ! elles se sont évanouies. — Pour voir enfin où sont vos biens ? — Je n’en ai plus. — Que cherchez-vous donc et que désirez-vous voir ? — Ah ! ce que je cherche et ce que je désire de voir, c’est Dieu seul ; c’est lui que je souhaite de voir, connaître, aimer et posséder. — Mais il faut encore fermer les yeux. — Hélas, après que mes yeux ont demeuré tant ouverts sans rien voir, il faut encore que je les ferme. Hé ! quelle peine et quel tourment. — C’est qu’il n’est pas encore temps de voir ce que vous désirez. » Sylvie sentait rôder autour d’elle ce feu purificateur dont parle l’homme de Dieu. Elle se repliait et souffrait dans une grande paix. Elle entendait à peine le commissaire qui désignait les meubles et les objets avant de les inscrire sur le cahier qu’il appuyait contre une planchette de bois. Il y avait tant de richesses qu’il aurait fallu plusieurs jours pour les inventorier avec un peu d’exactitude.

Jean Laclôtre dénombra à voix haute dans la galerie : huit pièces de tapisseries en découpures, quatre banquettes de moquette, une porte de toile piquée, une de serge verte, quatre fauteuils. Dans la chambre de M. d’Argé : six pièces de tapisseries, fond écarlate brodé aux armes de la maison ; une portière à bandes de moire, une commode en bois des Iles, avec un dessus de marbre ; un miroir à bordure de glace ; un coin de bois, une table verte ; cinq fauteuils en point de Hongrie, un autre couvert de toile, deux en paille ; un lit en niche, petit point or et argent, doublé de damas vert, la courtepointe et un soubassement de damas. Un bois de lit et deux matelas, un lit de plumes, un traversin, une couverture de laine d’Angleterre, une blanche piquée, un couvre-pieds en taffetas rayé, une table de nuit, quatre rideaux de fenêtre en deux pièces encadrés d’indienne. Dans la chambre de la petite niche : un lit de damas bleu et blanc, brodé de guirlandes, la courtepointe pareille…

Sylvie n’entendit plus la voix du commissaire du district. Marie-Gabriel se tourna vers elle comme pour l’interroger. Elle murmura en lui souriant :

— Sois bien sage, mon amour chéri… Ferme les yeux, dors, mon petit !

Et elle le berçait pour l’éloigner de ce monde.

Le pas de Laclôtre et des officiers municipaux retentit de nouveau. Sylvie perçut une plaisanterie étouffée et la réplique sévère de Jacques Chabane. Elle tressaillit quand elle put ouïr encore la suite de l’inventaire.