— Monsieur, je sauverai votre enfant.

Sortant, du coffret qu’il avait apporté, des toiles propres, il demanda une bouilloire qu’il remplit d’un vinaigre de bon vin. L’ayant approché des braises, il attendit que le liquide fût assez chaud. Il en imbiba les linges fumants, dont il emmaillota la poitrine nue de l’enfant.

Sylvie se taisait, mais elle était portée vers Jacques par une reconnaissance émerveillée. Marie-Gabriel se plaignit quelque temps, puis sa respiration devint moins précipitée. Le médecin renouvela les linges et les trempa de nouveau dans le vinaigre bien chaud. Il dit :

— Vous ferez ainsi trois fois par jour et même la nuit, s’il en est besoin, jusqu’au soulagement marqué du petit. Vous lui donnerez de ce sirop de violettes qui adoucira la gorge, ainsi que des décoctions d’orge un peu épaisses. Je ne vous recommande pas l’esprit de soufre, l’enfant est d’un âge trop tendre. Si vous suivez mes avis, dans une semaine, il sera guéri. Réjouissez-vous, monsieur, et vous aussi, madame. Et faites donner, je vous en prie, à ma mule une mesure d’avoine. Elle couchera dans vos écuries, car elle ne pourrait fournir sans souffler une pareille traite. Elle et moi, nous repartirons demain matin, au petit jour.

Sylvie fit préparer une chambre où coucherait M. Ramond. Quand le médecin fut parti, Sylvie, près du lit de Marie-Gabriel, murmura :

— Jacques, vous m’avez sauvé plus que la vie, puisque vous avez sauvé celle de mon enfant.

Il lui demanda pardon d’avoir osé dire qu’il s’agissait de son fils, afin que le médecin fût touché davantage et vînt sans retard ; mais elle le remercia en l’admirant. Avant de revenir à Bonnal, il lui prit les mains qu’elle lui abandonna et, les baisant, il lui parut qu’il s’élevait librement jusqu’à son cœur.

XXIX

Le 26 novembre, la municipalité de Bonnal posa la première affiche qui proclamait la confiscation des biens des émigrés. A partir de ce jour, les citoyens étaient avertis que tout créancier d’émigré devait faire sa déclaration entre les mains du secrétaire du district et y déposer ses titres, à peine d’être déchu de sa créance. Les biens-fonds appartenant à Jean et Claude d’Argé et situés dans la commune étaient séquestrés entre les mains de la citoyenne Sylvie d’Argé : réserve consistant en jardins, granges, prés, pacages, terres labourables, bois châtaigniers, bois semis, quatre poulains et une jument, deux bœufs, cinq vaches avec leurs suites, deux brettes et quatre petits cochons, un moulin et six domaines dont suivait l’énumération.

Les élections eurent lieu le 3 décembre. Pierre Forclos fut réélu. Il parlait bien, savait lire et écrire à merveille ; au milieu de ses officiers municipaux, qui pouvaient à peine tracer les lettres de leur nom, il pérorait comme un homme éloquent qui prend à témoin des hommes parfaitement sourds. Il ne redoutait que Jacques Chabane et il le comblait de menues flatteries dont il ne lui était pas rendu monnaie. Le nouveau curé qui avait prêté le serment, Anselme Fanlac, ancien religieux, disait-on, se plaignit au maire que l’abbé Broussel lui enlevait un nombre important de fidèles.