— Le 20 avril 1793 (vieux style), je soussigné Marcel Cluzère, officier civil de la commune de Poitiers, ayant été averti que Marie-Claude Dargé — on a enlevé l’apostrophe, il ne nous apostrophera plus — né à Bonnal, département de la Haute-Vienne, et ancien lieutenant au ci-devant régiment Bouflers-dragons, marié à la citoyenne Flamare, était décédé aujourd’hui à midi, à l’âge de vingt-trois ans, à la porte de Limoges de cette commune ; je m’y suis transporté et, m’étant assuré du décès au désir de la loi, j’en ai dressé le présent acte, en présence et sur la déclaration des citoyens Hubert-André Corlier, instituteur, et Jules Dupré, menuisier, ces témoins majeurs et domiciliés en ce lieu et soussignés avec moi…
C’est une copie de l’acte, tu peux la garder, citoyenne.
Sylvie ne l’entendait pas et cachait sa tête dans ses bras.
XXXIII
L’an III de la République, Bonnal trembla de terreur. Par-dessus les plus humbles bourgs, une déesse au rire furieux portait au ciel, dans ses poings fermés, une motte brûlante de la terre patrie ; et cent mille garçons criaient dans sa bouche. Le craquement des os et des muscles que l’on force, la lueur du sang répandu couraient dans l’air. Le soupçon s’aiguisait ; les troupes effrayantes du mystère ralliaient celles des vivants. Ce qui est effréné montait dans les cœurs dont le battement se déréglait ; la colonne de feu marchait aux frontières en tournant, avec un nœud de foudre à son faîte.
La nouvelle de grands événements arrivait à Bonnal, murmure d’orage lointain dont on ne voit qu’une bande cuivrée sur la ligne de l’horizon. La peur frappait sourdement de sa cognée enveloppée d’étoupe.
Le curé jureur Fanlac annonça qu’il ne dirait plus sa messe et prit le coche sans avertir la municipalité. L’abbé Broussel fut arrêté. Le 19 frimaire an III, des gens sans aveu forcèrent le château d’Argé. Sylvie put se réfugier dans un souterrain, sauver sa vie et celle de Marie-Gabriel. Jeanne Cabiaud s’était échappée et avait prévenu Jean Chabane de ce qui arrivait. Il accourut accompagné d’hommes décidés, et mit en fuite les bandits. Forclos réunit sans retard les officiers municipaux dans la salle des séances et déclara que Sylvie Dargé et son fils se mettaient sous la protection de la commune. Jean Chabane, obéissant à la volonté de Jacques, qui ne manquait jamais dans ses lettres de lui recommander de protéger Sylvie, la pria de se réfugier sous son toit.
— Argé est trop éloigné de Bonnal, on ne pourrait vous porter secours. Dans ma maison, votre vie sera sauve et celle de votre enfant. Je ne risque rien, puisque vous n’avez pas conspiré contre la nation. Il ne faut point me remercier. C’est Jacques qui le veut. Il est à cette heure sous-lieutenant, et c’est un garçon courageux.
Sylvie hésitait ; sur le seuil de cette salle publique, dans le vent pluvieux, elle tenait embrassé Marie-Gabriel, sans prendre garde aux gens qui l’entouraient. Elle était sans force ; d’une main amaigrie, elle enveloppait dans son manteau le petit enfant qui se serrait contre sa jupe. On voyait à peine son visage à demi caché par une dentelle noire. Une seule pensée l’avait empêchée de mourir ; elle devait sauver Marie-Gabriel. Claude enseveli dans la fosse commune, mais dont l’âme volait dans ce pays de Bonnal, le lui criait. Elle suivit Jean Chabane. Quand elle entra dans la maison basse et comme accroupie sur la terre battue, qu’une chandelle de cire guère plus grosse qu’une corde éclairait, il lui parut qu’elle faisait un songe douloureux.