Depuis le terrible coup qui l’avait frappée, Sylvie se taisait des journées entières, se contentant de répondre brièvement quand la mère Chabane l’interrogeait, et il semblait aussi que le malheur précoce avait enlevé à Marie-Gabriel cette pétulance qui est le propre des petits garçons. Mais la bonne femme, voyant que Sylvie n’avait guère le cœur à l’amuser, s’en chargeait bien. Elle lui faisait remarquer que si le chat passe la patte sur son oreille, la pluie va tomber. Elle chantait d’une voix égale des refrains comme celui-ci :

Quand souffle Jean d’Auvergne,

Vieux, serrez-vous dans le canton,

Et là-bas, sous le grand vergne,

Plus de bourrées, plus de chansons.

Lorsque son homme était absent du logis, elle osait dire sa pensée. On vivait un méchant temps, on voulait tout avaler ; mais le morceau qui étrangle est toujours trop cher.

— Je me fais deuil, quand je vous vois dans votre robette noire, petite dame.

Sylvie était émue plus qu’elle ne pouvait le dire, par cette bonté naïve.

Un soir, comme le forgeron s’attardait dans la salle commune, où Forclos faisait sa prédication habituelle, la mère Chabane, en taillant le pain de la soupe, dit à Sylvie :

— Il avait bien raison de vous donner amitié, mon garçon. M’est avis qu’il grimpera haut. Voilà du temps qu’on n’a pas de ses nouvelles, depuis qu’il est fait lieutenant. Ah ! petite dame, on n’a jamais pris garde à moi ; une bonne femme, c’est pour apprêter le manger et c’est tout. Mais quand je suis seule, je vois toujours beaucoup de choses dans ma tête ; je le dis pas, le monde en rirait. Me semble que j’aurais porté drap et soie ; le gazouillement des belles paroles me fait tant plaisir. Des fois, la nuit, j’ai rêvé que je montais dans un château tout brillant, et autour, il y avait de mignons messieurs qui sautaient sur des chevaux si doux à voir que du velours. Je n’ai jamais conté ça qu’à vous, petite dame.