Elle avait accepté les épreuves envoyées par Dieu qui la torturait admirablement, selon la parole biblique. Dans la maison retirée, elle ouvrait son cœur sur son enfant, comme un manteau, se souciant peu d’être soi-même pauvre et nue. Marie-Gabriel allait avoir cinq ans, il annonçait un corps robuste, mais il montrait la fine coupe du visage de Claude d’Argé. Docile, plein de gravité précoce, il avait déjà reçu au fond de lui le reflet du visage de sa mère, tant de fois ému par les larmes et contracté. Il lisait d’habitude dans une Bible illustrée d’images et, comme il hésitait un jour à épeler les mots, il dit avec une profonde crainte :

— Si je sais pas, vous allez point pleurer, maman ?…

Sauf quand il dormait dans son petit lit, il ne voulait jamais la quitter, saisissant à deux mains sa robe, si elle sortait dans la rue pour quelques achats chez le marchand d’épices ou le boulanger.

L’été passa. La frénésie du temps semblait toucher au suprême accès. On avait posé une affiche à la porte de la salle commune. On y pouvait lire : « Dernière publication. Vente de biens nationaux provenant d’émigrés. Désignation des biens. » Suivait la liste des domaines avec l’estimation. Le château d’Argé et le mobilier étaient estimés soixante mille livres. Mais les acquéreurs ne se présentaient pas. Cette richesse spoliée et brusquement offerte à vil prix avait encore figure de sinistre aubaine ; il y fallait la lessive du temps, qui est galant homme.

Quelquefois, Sylvie, après le repas de midi, les journées étant longues, prenait la route d’Argé et Marie-Gabriel trottinait auprès d’elle. Quand il était las, elle le portait quelque temps dans ses bras, mais le reposait vite à terre, car il était lourd. Elle cueillait pour lui une fleur dans les buissons, la lui nommait, riant quand il écorchait le nom en le répétant. Elle pénétrait furtivement dans la cour d’honneur que l’herbe avait verdie. La haute demeure avec ses volets clos lui semblait morte. Elle en baisait le seuil en se souvenant que Claude l’avait franchi une dernière fois, comme il faisait nuit, allant vers l’inconnu et murmurant les dernières paroles d’amour.

XXXVII

La Révolution touchait à son terme. La terre n’était plus assez profonde pour boire tant de sang et elle le rendait. Forclos, dans la salle commune, s’écria que la justice succédait à la terreur. Et l’on compara aux plus vils pourceaux ceux que, hier encore, on traitait de dieux. Mais le bruit que faisait l’aile des victoires couvrait le râle des bourreaux. Le Limousin Jourdan avait gagné la bataille de Fleurus, comme montait le soleil d’été.

Par un matin de nivôse, la mère Chabane entra précipitamment dans la maison où habitait Sylvie ; il fallait qu’elle fût bien émue.

— Ah ! petite dame, cette fois notre Jacques devient riche tellement que j’en suis apeurée. Il travaille le jour et la nuit pour fournir les armées. Il a connu du beau monde à Paris. Je pensais toujours qu’on lui ferait fête, car il est fièrement tourné et il veut bien ce qu’il veut. Il mourrait plutôt que de quitter le morceau qu’il a mordu. Il nous a envoyé plus d’argent, en un coup, que nous en avons vu pendant dix années. Il parle toujours de vous dans ses mots d’écrit. Ah ! vous avez là un ami !